Micromedia

“In today’s highly commercialized web of multinational corporations, proprietary applications, read-only devices, search algorithms, Content Management Systems, WYSIWYG editors, and digital publishers, it becomes an increasingly radical act to hand-code and self-publish experimental web art and writing projects.1

J.R. Carpenter

Contexte

Le jeudi 15 septembre 2022, Adobe annonce l’acquisition de Figma – un éditeur d’images vectorielles et un outil de prototypage d’interface – pour la somme de 20 milliards de dollars. De manière similaire au rachat de Whats’app par Facebook en 2009, un géant des industries numériques s’approprie à la fois un concurrent, une communauté et une “vision”. Adobe préempte un outil qui aurait pu à terme lui faire de l’ombre, mais surtout une logique industrielle (connectée, collaborative, web native) qui en dit long sur les modalités envisagées par la firme de son contrôle du travail “créatif” dans les années à venir. 2

Au cours de l’été, Jean-Michel Jarre, animateur de son et lumière à grand spectacle, est nommé à la tête d’une institution nationale dédiée au financement des arts numériques, appelée par le gouvernement à remplacer le DICRéAM : un fonds « dédié à la création immersive et au Métavers ». Cette annonce témoigne d’une volonté de soumission de l’art à sa dimension spectaculaire, d’une vision de la culture réduite à sa dimension industrielle et de l’allégeance désastreuse aux lubies consternantes de Marc Zuckerberg.3

En septembre 2022, Altice, multinationale de médias du milliardaire Patrick Drahi, intente un procès au journal d'investigation en ligne et d'information‑hacking Reflets, dans l’objectif de lui interdire la publication et l’éditorialisation d’informations dérobées par un groupe de hackers.4 In fine, sous le prétexte du secret des affaires, cette attaque interdirait à tout média de diffuser des informations issues de fuites, de “leaks”, de lanceurs d’alerte, dont on sait depuis longtemps (révélations sanitaires, environnementales, Edward Snowden, War leaks5 ou Panama Papers) qu’elles sont devenues indispensables à la vie en démocratie.

En septembre encore, Le Ravi, mensuel associatif marseillais d’enquête et de satire, dépose son bilan, les poches vides et la trésorerie grevée par la disparition des subventions à la presse indépendate en PACA. Promulguée lors de l’été, la supression de la redevance (contribuant largement au financement de la télé et de la radio publique), fragilise un audiovisuel public déjà exsangue. Editis, groupe appartenant au milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré (Vivendi, Canal+, CNews, Havas, Gameloft…), bloque la parution prévue fin septembre d’un livre humoristique coécrit par le chroniqueur Guillaume Meurice. Si l’on n’a pas trop à s’en faire pour l’humoriste, la pression chaque jour plus visible que produit la concentration des espaces éditoriaux et médiatiques dans les mains d’empires financiers et industriels témoigne d’une volonté de contrôle chaque jour accru de l’expression et de l’information libres.

Dans le champ de la confidentialité des données privées, Facebook s’est à nouveau illustré pendant l’été, fournissant à une cour du Nebraska des messages “privés” qui prouveraient l’avortement d’une adolescente hors du délai légal – et ce malgré les affectations de façade de Zuck après la cassation de l’arrêt Roe v. Wade par la Cour suprème états-unienne. Par ailleurs sur Facebook et Instagram, une grande campagne de nettoyage de contenus informatifs autour des questions d’avortement s’est mise en route.6

Google, qui lit tous vos e-mails, a désactivé l’ensemble des comptes d’un père de famille après qu’il a envoyé à son médecin des photos du sexe de son fils à des fins d’examen, en se basant sur une analyse algoritmique des images, cataloguant définitivement l’homme comme pédocriminel.7

Chaque jour se font plus impérieux les enjeux de la réappropriation des espaces médiatiques, plus nécessaire la circulation libre d’une information indépendante, plus critique la question du contrôle des données personnelles par les individus. Ce projet se propose d’explorer des modalités d’une production médiatique autonome, autoproduite et autopubliée via ce fascinant outil d’émancipation qu’est (que peut être) le web.

Ré-enchanter

En 2009, Benjamin Bayard, fondateur de la Quadrature du Net, pas avare de formules-choc, proposait que si « l’imprimerie a permis au peuple de lire, Internet va lui permettre d’écrire ». Depuis lors, cette hypothèse est largement mise à mal par les centres commerciaux que sont devenues les plateformes qui concentrent nos publications en ligne, captent notre attention et exploitent notre addiction à l’univers technologique et informationnel dans lequel nous baignons. 8

« Governments of the Industrial World, you weary giants of flesh and steel, I come from Cyberspace, the new home of Mind. On behalf of the future, I ask you of the past to leave us alone. You are not welcome among us. You have no sovereignty where we gather. » 9

Si les internets et le web ont inscrit au cœur de leurs fondations techniques, philosophiques et politiques une puissante position d’ouverture et de décentralisation, force est de constater qu’elle demande à être réinvestie. La liberté ne s’usant que si l’on ne s’en sert pas, cette proposition de travail vise à vous permettre de re-gagner un espace de liberté d’expression – thématique, formelle, conceptuelle, narrative, documentaire…

Personal Home Page (aka PHP)

Dans les temps de la jeunesse du web, avant l’avènement des plateformes, les internautes n’avaient pas de “comptes” mais des “pages”. Fondée en 1994, GeoCities était un service d’hébergement gratuit, formant une communauté de sites web organisée en “villes”. Dans Geocities, chaque utilisateur structurait son espace et son contenu, en était à la fois auteur et architecte. En 2013, sur les cendres refroidies de cette première Tour de Babel du web, est créé Neocities avec comme projet de « rendre le web fun à nouveau ».

Laurel Schwulst, dans un article fondateur de 2018, My website is a shifting house next to a river of knowledge. What could yours be?10, proposait qu’un site web puisse être une chambre, une maison, un jardin, un bateau, un nuage, une étagère, une plante, une flaque d’eau ; qu’il puisse avoir sa propre temporalité, sa saisonalité ; qu’il puisse être habité et ouvrir ses portes vers d’autres habitats.

“A website, or anything interactive, is inherently unfinished. It’s imperfect—maybe sometimes it even has a few bugs. But that’s the beauty of it. Websites are living, temporal spaces.”

Micromédia ?

Media est le pluriel du mot latin medium dérivé de l'adjectif medius signifiant milieu, moyen. Par extension le mot désigne un objet positionné au milieu, dans l'entre-deux, jouant un rôle d'intermédiaire. — wikipedia

Micro vient du grec ancien μικρός, mikros (« petit »). — wiktionary

Si Macromédia fut l’éditeur du plugin Flash, qui offrit à la fois au web certaines de ses plus belles pages de créativité libérée et le désarroi d’un système propriétaire, fermé et aujourd’hui disparu, Micromédia se propose de réinvestir l’espace de la publication en ligne avec cette même liberté formelle, mais en se basant sur les langages ouverts que sont HTML, CSS et JavaScript.

Objectifs et modalités

Micromedia queries

L’accès au site via un mobile, un écran, et jusqu’à sa version imprimée seront des enjeux centraux de votre production. Les modalités techniques en seront envisagées tout au long du semestre. La complémentarité des espaces et des formes de diffusion et de consultation est un enjeu majeur du projet. Elle doit être questionnée et investie avec précision.

La prise en compte de la relation écran / imprimé, notamment, peut être pensée de multiples manières : l’impression peut produire un document qui soit comparable à la version écran ou complémentaire. Les logiques du web 2 print11 permettent à la fois l’impression d’un document par le visiteur lui-même (« impression à la demande ») ou l’appropriation par le⋅a designer d’un outil et d’un contexte permettant de concevoir dans un même geste (à partir des mêmes sources, des mêmes logiques, d’un même système de design) des documents multi-supports.

Contenus

Reportage photo sur la vie de votre quartier, interviews de passants dans la rue, phrases glanées dans le bus, série documentaire vidéo sur les fleurs de votre balcon, dessins quotidiens, notes de lectures personnelles, correspondance amoureuse, promenades pyrénéennes… Faire feu de tout bois. Qu’avez-vous à dire ? N’avez-vous rien à dire ? Qu’avez-vous envie de dire ? L’approche peut être documentaire ou fictionnelle, centrée sur vous, votre environnement ou sur le monde, mais elle gagnera à offir une expérience sensible, singulière et individuelle.

Livrables

Calendrier

Date Programme
29/09 Lancement du projet
06/10 Typographie à l’écran
07/10 RWD, du mobile à l’écran
13/10 Pas de cours
20/10 RWD, du mobile à l’écran
21/10 Suivi & travail individuel/collectif
27/10 Suivi & travail individuel/collectif
27/10 – 02/11 → Notes d’intention (par e-mail et) en ligne
10/11 RWD, de l’écran au papier
17/11 RWD, de l’écran au papier
18/11 Suivi & travail individuel/collectif
24/11 ✔ Design d’interface : introduction à Penpot
01/12 Suivi & travail individuel/collectif
02/12 Suivi & travail individuel/collectif
08/12 RWD, de l’écran au papier
15/12 Suivi & travail individuel/collectif
16/12 Suivi & travail individuel/collectif
05/01 Suivi & travail individuel/collectif
06/01 → Publication en ligne du prototype et des documents connexes

  1. « Dans le web hautement commercialisé d’aujourd’hui, fait de multinationales, d’applications propriétaires, d’appareils en lecture seule, d’algorithmes de recherche, de systèmes de gestion de contenu, d’éditeurs WYSIWYG ou d’éditeurs numériques, coder à la main et ­auto-publier des projets expérimentaux d’art et d’écriture sur le web devient un acte de plus en plus radical. » 

  2. Lire l’article de John Naughton dans les colonnes du Guardian. 

  3. Lire et signer le texte et la pétition initiée par Grégory Chatonsky 

  4. Soutenir Reflets :) 

  5. Notamment, la vidéo du raid aérien du 12 juillet 2007 à Bagdad 

  6. Lire sur Salon.com 

  7. Lire en version BD sur le Framablog 

  8. Regarder la conférence de B. Bayard Internet libre, ou Minitel 2.0 ? sur Youtube ou (mieux ;) sur PeerTube

  9. Lire (en français) la Déclaration d’indépendance du Cyberespace de John P. Barlow – et la proposition d’Olivier Ertzscheid d’une nouvelle déclaration…

  10. Lire en ligne ou en pdf, ou en lire l’éhonté paraphrasage sur Radical Webdesign

  11. Les approches alternatives de production d’objets imprimés seront évoquées lors de séances dédiées.