Une
exploitation
coloniale

Cette histoire nous choque pour des raisons de surexploitation animale et d’écologie mais la chasse commerciale dans l’Arctique révèle également une logique profondément coloniale. Pendant plusieurs siècles, des puissances européennes ont pénétré dans des territoires qu’elles ne connaissaient pas pour en extraire des ressources destinées à des marchés lointains. La baleine boréale, animal central dans l’équilibre écologique et culturel de l’Arctique, a ainsi été réduite à une simple matière première.

gravure de Jean Jacques Flipart dans Illustrations de Histoire naturelle de l'Islande par Johann ANDERSON (1719-1782).

Dans ce processus, les sociétés inuits n’ont jamais été les décisionnaires. Elles ont été confrontées à une exploitation massive de leur environnement, menée selon des logiques économiques extérieures sur lesquelles elles n’avaient pratiquement aucun contrôle.

gravure de Jean Jacques Flipart dans Illustrations de Histoire naturelle de l'Islande par Johann ANDERSON (1719-1782).
gravure de Jean Jacques Flipart dans Illustrations de Histoire naturelle de l'Islande par Johann ANDERSON (1719-1782).

Pendant des siècles, la baleine boréale a occupé une place centrale dans la vie des populations inuit de l’Arctique. Bien avant l’arrivée des Européens, les sociétés issues de la culture Thulé avaient développé des techniques de chasse collective à la baleine, qui constituaient un élément fondamental de leur économie, de leur alimentation et de leur organisation sociale. Une seule baleine pouvait fournir plusieurs tonnes de viande et de graisse, permettant de nourrir un village entier pendant de longues périodes.

gravure de Jean Jacques Flipart dans Illustrations de Histoire naturelle de l'Islande par Johann ANDERSON (1719-1782).

Les os servaient également à construire des habitations, des outils et objets décoratifs. L'art inuit, qui represente une partie très importante de leur culture, utilise les os des baleines qui, étant particulièrement larges, permette de graver sur une immense surface. Souvent il était dessiné sur ces objets les scènes de chasse, de pèches, des taches quotidiennes et les animaux locaux.

Sculpture en os de baleine d’un artiste inuit inconnu

Les fanons, quand à eux, étaient parfois découpés en minces lanières qui servent à tresser des petits paniers, plus particulièrement en Alaska. De petits morceaux de fanons peuvent parfois être observés sur des bijoux tels que des broches, des bagues et des boucles d'oreilles. Les objets archéologiques comportent souvent des lanières minces découpées dans des fanons, qui servent de fixations.

Lunettes de neige Inuit en os de baleine

L’arrivée des baleiniers européens dans l’Arctique transforme profondément cet équilibre. Si certaines communautés ont développé des relations commerciales avec les baleiniers et ont su tirer parti de certains échanges, ces interactions se sont déroulées dans un contexte profondément asymétrique, marqué par le pouvoir économique, technologique et politique des nations européennes.

gravure de Jean Jacques Flipart dans Illustrations de Histoire naturelle de l'Islande par Johann ANDERSON (1719-1782).

L’effondrement des populations de baleines boréales témoigne d’un mode d’expansion économique caractéristique de l’époque moderne, fondé sur l’appropriation rapide et intensive de ressources situées loin des centres de décision. Cette histoire rappelle que les conséquences de ces dynamiques ne se limitent pas aux espèces exploitées. Elles affectent également les peuples qui vivent dans ces environnements et dont les modes de vie sont étroitement liés aux écosystèmes locaux.

Illustration raciste représentant des Groenlandais et de leur kayak issues de "Relation du Groenland" par Isaac de LA PEYRÈRE (1647).

Aujourd’hui, alors que certaines populations de baleines boréales commencent lentement à se reconstituer et que les communautés inuit participent activement à leur gestion, cette histoire invite à réfléchir aux responsabilités historiques des sociétés industrielles. Elle souligne aussi l’importance de reconnaître les savoirs et les droits des peuples autochtones dans la protection des écosystèmes dont ils dépendent depuis des générations.

photographie prise en 1894 lors d'une expedition polaire d'un groupe d'habitant·es