Le monstre des mers ?
Pendant des siècles, la baleine n’est pas perçue comme un animal, mais comme une créature mystérieuse et menaçante que les hommes ont imaginé capable de renverser les plus puissants navires. On lui prêtait mille pouvoirs : on la croyait cracheuse de feu, dévoreuse de voiliers, incarnation vivante de la colère de la nature.
Dès le VIIIe siècle avant notre ère, les textes religieux témoignent de cette fascination mêlée d’effroi. Dans la Bible, l’histoire de Jonas évoque un « grand poisson » envoyé par Dieu pour engloutir le prophète. La créature garde sa victime trois jours dans son ventre avant de la recracher sur le rivage. Au fil des siècles, cette créature est souvent assimilée à une baleine au vu de sa taille impressionnante et de certaines représentation très ressemblantes.
Au Moyen Âge, les bestiaires des XIIe et XIIIe siècles prolongent cette vision. Ils racontent l’histoire de marins affamés perdus en mer, dérivant depuis des jours, qui aperçoivent enfin ce qu’ils croient être une île providentielle. Épuisés, ils accostent, allument un feu… avant de comprendre trop tard qu’ils se tiennent sur le dos d’un monstre. L’ile se révèle être l’Aspidochelone, une baleine gigantesque très rusé qui se dissimule pour piéger les hommes et les engloutir.
Avec les grandes explorations du XVIe siècle, ces récits ne disparaissent pas. En 1555, Olaus Magnus publie Historia de gentibus septentrionalibus, une vaste chronique des peuples du Nord. Ce texte, longtemps référence en Europe sur la Scandinavie, décrit d’effroyables créatures marines, inspirées des baleines, qui terrorisent les navigateurs des mers glacées. À une époque où l’Arctique reste largement inconnu, la frontière entre observation scientifique et imagination demeure floue.
Cette figure du monstre marin traverse les siècles et s’ancre durablement dans la culture. Au XIXe siècle, la littérature en fais grand usage. Le récit le plus connue est évidement Moby-Dick écrit par Herman Melville en 1851. Cette fameuse baleine blanche, mythique et quasi divine qui incarne à la fois le mal, le destin et la folie d’Achab. Chez Victor Hugo, dans Les Travailleurs de la mer (1866), et chez Jules Verne dans Vingt mille lieues sous les mers (1870), la mer demeure un espace hostile, peuplé de forces gigantesques et incontrôlables. Même lorsque la baleine n’est pas directement au centre du récit, elle reste associée à une puissance brute, inquiétante.
Au XXe siècle, le cinéma perpétue cette image. Dans Pinocchio (1940) de Disney, la terrible baleine Monstro engloutit Gepetto et son fils de bois. Le mythe traverse les époques.
Aujourd’hui, la peur des baleines semblent s’être grandement atténuée et remplacée par l’angoisse des requins ou des calamars. On pourrait penser, d’un air moqueur, que nos ancêtres étaient un peu ignares. Mais comment leur en vouloir d’être pétrifié de peur face à une ombre de trente mètres de long glissant sous un navire de bois ? Comment ne pas trembler devant un animal dont la taille dépasse tout ce que l’on connaît ? Ce que les marins prenaient pour un monstre n’était souvent qu’une baleine, une espèce de mammifère très pacifiste.
Ce décalage entre imaginaire et réalité a profondément marqué la relation entre l’homme et la baleine. Avant même d’être chassée, elle a été crainte, fantasmée, déformée. Dans les archives anciennes, notamment les gravures, photographies et illustrations conservées aujourd’hui par la bibliothèque nationale de France, elle apparaît comme un monstre surgissant des profondeurs ou comme une masse inerte échouée sur le rivage, entourée d’hommes venus la découper. De même, les premières tentatives de dessins scientifiques sont erronés la rendant monstrueuse et n’arrangeant en rien ses relations avec les hommes.
Ces représentations traduisent une difficulté à comprendre un animal qui échappe aux catégories habituelles. Ainsi, bien avant l’essor de la chasse industrielle, la baleine occupait déjà une place singulière dans l’esprit humain, elle a d’abord été imaginée comme une menace. Cette peur a conduit les hommes à la haine. Ils les ont traqué, chassées, capturées, dépecé, exploité… la baleine cet animal pourtant si inoffensif a été victime de la rage des hommes.