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Comme une flopée de rossignols

Maïda Gouraya Clémence Brunat

— Le Rayon d’Or et le cake aux fruits confits , c’est pour qui  ?

Cet après-midi-là , la terrasse du « Thé des Lumières » battait son plein comme à son habitude à l’heure du goûter . Un grand plateau de bois , rempli de tasses fumantes et de biscuits en tout genre virevoltait dans les airs . Le cliquetis des tasses entre-elles , ressemblait à s’y méprendre au piaillement des oiseaux et donnait à la terrasse des faux-airs de printemps .

L’air était doux pour un mois de Novembre et chacun profitait des derniers rayons de soleil avant les premiers frimas .

— Ce sera comme d’habitude monsieur Apollin , demanda une jeune personne qui tenait le plateau en s’approchant de sa table ?

— Pas cette fois , répondit l’homme en soupirant .

— Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
Je peux vous conseiller notre nouveauté , Le cœur des lucioles .
Une infusion d’iridescence récoltée à minuit sonnante , infusée pendant sept jours près d’un torrent gelé , accompagnée d’une part de tarte-au-citron meringuée absolument dééé …

— La même que la semaine dernière , s’étonna le vieux monsieur ?

Cette information ne laissa pas l’homme indifférent car il était accoutumé à varier chaque semaine le choix de ses gourmandises . Quelque chose n’allait pas…

— Où est passée Nour , dites-moi ? Elle ne travaille pas aujourd’hui ?

— Non monsieur . Nour a pris quelques semaines de repos et c’est moi qui la remplace .

Le visage de monsieur Apollin se referma d’inquiétude . Il faut dire que le bouquiniste avait pris l’habitude de fermer son magasin à 17h chaque vendredi pour s’offrir quelques douceurs et faire un brin de causette avec sa voisine de commerce .

Son rituel se déroulait ainsi avec la précision d’un papier à musique ! Il se dirigeait alors le plus vite possible vers la porte de sa boutique avant que ne frappe le dernier coup de l’horloge , pour y accrocher un vieux morceau de carton sur lequel on pouvait lire:

Fermé pour une heure
je suis en face au
Thé des Lumières .
Pour toute urgence ,
m’y retrouver ,
Merci !

Une fois la pancarte ajustée , il refermait soigneusement la porte de son magasin en prenant soin de saluer Albert et Marcella , un couple de limaces d’Amazonie qui l’accompagnaient depuis plus de 25 ans déjà et qui vivaient paisiblement au fond d’un bocal à poisson . Monsieur Apollin vendait des livres anciens . Son échoppe regorgeait de trésors et le vieux bouquiniste était moins âgé que certains de ses ouvrages .

— Celui-là date de mon arrière-arrière-arrière-arrière grand-mère , se plaisait-il à préciser à sa clientèle , en brandissant l’un des premiers livres imprimés de l’histoire , comme s’il se fût agit d’un talisman magique .

Il conservait l’ouvrage précieusement dans une boîte métallique dont il avait perdu la clef , sur son comptoir , au centre d’un triangle protecteur . C’est-à-dire entre sa caisse , sa tasse à café ébréchée favorite et la résidence principale d’Albert et de Marcella . .

De temps en temps , il ajoutait bien volontiers un ou deux « arrière » à sa grand-mère et s’en amusait devant des clients perplexes lorsqu’il les raccompagnait vers la sortie . Après quoi , il enfilait son manteau de laine et vissait son petit chapeau sur sa tête , avant de tourner sa pancarte du bon côté .

C’était comme ça chaque semaine . Ensuite il traversait la rue des lampions , rentrait dans le joli salon qui s’y trouvait et s’installait à sa table favorite ; à l’intérieur côté fenêtre près du rideau fleuri , pour être pile en face de la cuisine et pouvoir se régaler du spectacle qui allait se déployer sous ses yeux comme chaque vendredi .

Ainsi assistait-il avec délectation au dressage des tartes et des gâteaux dans les assiettes , et à ce qu’il aimait par-dessus tout: la préparation des boissons !

Ah ça ! Le salon de thé savait y faire ! Un vrai cabaret de potions !

S’il s’amusait à brandir la boîte protégeant son livre magique devant des clients médusés par l’évocation improbable de son GRAND âge , il savait aussi que les boîtes en fer qu’il admirait sur les étagères de la cuisine et qui servaient à préparer les boissons du salon de thé dataient quant à elles d’un temps encore plus lointain .

« Le Thé des Lumières » était en effet l’héritier d’un savoir-faire ancestral et le dernier établissement dans son genre . Nour tenait sa connaissance de sa grand-mère et cette dernière de la sienne et ainsi de suite depuis la première génération .

De sorte que l’arrière-arrière-arrière-arrière-(arrière ?)-Grand-mère de Monsieur Apollin aurait probablement connu Georgette , la première à avoir élaboré les breuvages de ce qui est aujourd’hui devenu un salon de thé très particulier , si elle n’était pas morte des suites d’une morsure de limace empoisonnée , d’une espèce différente de celle d’Albert et de Marcella , rassurez-vous .

Depuis Georgette , le salon de thé avait changé . L’ancienne cuisine en bois des aïeules s’était modernisée , son sol en terre battue avait fait place à du carrelage et les murs de pierre fissurés furent enduit de chaux . Seules les étagères étaient restées tordues sous leurs peintures .

Près du rideau fleuri non loin duquel Monsieur Apollin s’était assis , la cuisine ancestrale avait aujourd’hui l’allure charmante d’un arc-en-ciel .

Malgré cette modernisation , Nour avait pris soin de préserver le grand savoir-faire que ses grands-mères lui avaient légué . Ainsi pouvait-on admirer les centaines de boîtes et de bocaux , les alambics et les marmites , côtoyer le plus gros livre de recettes du monde .

De l’autre côté , on avait soigneusement rangé tasses et nécessaire de porcelaine pour servir le thé . Il y avait aussi de la farine et du sucre , des œufs et des fruits secs pour confectionner biscuits et pâtisseries .

Oh mais j’en oublierai presque ce qui fait la particularité de ce café de la rue des lampions…

On y proposait bien sûr tout ce qu’un salon de thé est censé offrir . Mais sur la carte , la plupart des infusions , limonades , décoctions et autres boissons en fermentation que l’on pouvait découvrir étaient réalisées à partir d’un ingrédient tout à fait inattendu , spécial et extraordinaire .

Comme toutes les femmes de sa famille , Nour avait appris à cueillir la lumière et à la transformer !

« Au Thé des Lumières » on sait fabriquer des boissons à partir d’étincelles , d’éclats , de rayons , de scintillements , de reflets , de halos , d’éclairs , de lueurs , de brillances , d’incandescences , de réverbérations et de tout qui luit dans l’obscurité .

Depuis la première génération , on récolte , on cueille et on collecte tout ce qui brille et qui apporte de la lumière car cela possède un goût incomparable et délicieux dont la saveur court au-delà des papilles pour atteindre une zone secrète et intime au fond de soi . Ainsi peut-on boire le thé des lucioles , le rayon de la lune du premier mai , le ventre des étoiles , l’éclat des astres…

Associé à la dégustation d’un bon gâteau , le salon de thé fait des merveilles et on sort de là tout revigoré !

Mais ce jour-là et même si on pouvait lire partout: « Dans ce salon , on boit de la lumière », monsieur Apollin se contenta de commander un café noir . Il sortit une paire de lunettes de la poche intérieure de son manteau et après les avoir vissé consciencieusement sur le bout de son nez , il ouvrit le livre qu’il avait pris avec lui .

Il essaya d’en déchiffrer quelques lignes . Sans succès . Cela faisait trop longtemps maintenant qu’il s’acharnait , sans y parvenir jamais .

—C’est quand même un comble pour un amoureux des livres comme moi , de ne plus réussir à lire une seule ligne !

Ce qu’il ressentait n’était pas de la paresse , ni ne s’apparentait à du dégoût . Cela était plus précis que de la flemme . Plus amer que du désintérêt . Plus triste qu’un journal , Toujours présent . Plombant . Accablant .

En réalité monsieur Apollin savait très bien de quoi il s’agissait et il craignait le pire . Il n’était pas un papy-belote . Ni un papy-bricolo . Et encore moins un papy-pétanque . Monsieur Apollin était de ceux qui aimaient être entourés d’amis-livres et il aimait les partager .

L’idée de ne plus éprouver la joie de lire était pour lui l’une des plus terrifiantes . Il la balaya de son esprit en rangeant son livre et quitta « Le Thé des Lumières » les yeux rivés sur les pavés et les points serrés dans les poches de sa veste de laine .

Après plusieurs semaines d’absence , Nour réapparut , son grand plateau de bois peint à la main . Tout recommença comme avant . Ou presque . Elle n’était pas vraiment comme d’habitude . Son visage était marqué par la fatigue et peut-être même par de la lassitude . C’était le genre de chose qu’on remarquait facilement si on était attentif .

Monsieur Apollin attendit patiemment la fermeture du salon pour lui parler .Contre toute attente et avant même qu’il ne puisse prononcer la moindre syllabe , Nour le devança:

—Qu’est-ce qui se passe , monsieur Apollin ? Je vous trouve très pensif ces derniers temps . Auriez-vous quelques soucis ?

Malgré son état , Nour prenait toujours soin de s’enquérir du sort des autres .

Triturant le coin de son livre d’un air anxieux le vieux monsieur déclara:

—Je suis moi aussi très inquiet pour vous Nour . . .

La jeune femme fit mine de ne rien entendre .

—Cela fait quelques temps déjà que je vous observe depuis mon retour avec votre livre à la main . Il y a quelque chose qui cloche… Tenez ! Qu’est-ce que je disais ! Jugez par vous-même !

Elle lui désigna son assiette du doigt .

—Vous ne finissez même plus votre gâteau . C’est pourtant votre tarte préférée !

Monsieur Apollin acquiesça en hochant la tête .

—Je n’arrive plus à lire , Nour , livra-t-il ! Le livre que voilà reste désespérément fermé depuis que je fais ce métier ! Je n’y arrive plus , vous m’entendez ! Je ne ressens plus de plaisir ni d’envie . Je suis pourtant entouré par ce que je chéris le plus . Je passe des heures à attendre en regardant la couverture de ce bouquin au sujet duquel je sais , qu’en plus , je vais l’aimer . Et vous savez quoi ? Elle ne m’appelle plus . Cette couverture , elle a beau être colorée et son titre accrocheur… Je reste de glace . Plus de désir… Même pour son auteur que nous adorons avec Albert et Marcella . Et ça me fait tellement peur… D’être coincé à jamais dans cette lassitude morne…

—LU-MI-NION , s’exclama la jeune femme , le regard plein d’enthousiasme à l’idée d’avoir mis la main sur ce qui lui échappait jusqu’alors !

—Je vous demande pardon , répondit monsieur Apollin comme s’il venait de tomber de cheval ?

À peine eut-il le temps de reprendre son souffle , qu’en guise de réponse , la jeune femme avait déjà détalé comme un lapin dans un aller-retour fulgurant dans ses cuisines , pour en ramener une brouette qui contenait l’énorme livre de recettes que lui avait légué sa grand-mère .

—Regardez , c’est écrit ici ! Elle lui désigna une page manuscrite ornée d’arabesques évocatrices . Monsieur Apollin fut invité à en lire quelques passages à voix haute:

Quand toute joie a disparu .

Pour retrouver l’Envie .

Pour ressentir à nouveau l’élan d’arpenter le chemin de sa destinée .

Pour recouvrer le Luminion: l’énergie qui nous fait vibrer .

Pour ressentir ce qui nous anime et que nous avons perdu dans un détour de vie…

Il s’interrompit et leva les yeux . Son regard pétilla d’un éclat nouveau avant de poursuivre:

Pour réanimer le luminion:

Activer un rayon de soleil récolté dans le Pacifique en le plongeant dans la vapeur d’une eau de rosée matinale et printanière .

Laissez crépiter huit heures à couvert .

Servir avec des fleurs de mauve et d’hibiscus séchées .

Sucrer à la fleur de sureau .

À boire bien chaud avec du lait d’amande douce , accompagné de biscuits au gingembre recouvert de moutarde .

—Vous voyez ! Il y a une solution ! Revenez demain et je vous promets que je mettrai tout en œuvre pour vous aider à y voir plus clair !

À ces mots , Nour referma le grand livre et se dirigea immédiatement vers la cuisine avec sa brouette pour se mettre à la tâche , tandis que monsieur Apollin regagna son petit appartement situé au-dessus de sa boutique de livres , le cœur rafraîchi par l’espoir retrouvé .

Dans son laboratoire , la jeune femme s’affaira avec entrain .

— Alambic , fleurs séchées , gingembre... Préchauffer four en attendant... Fouet , cul-de-poule , maryse , cuillère en bois , thermomètre…

Elle égrenait la liste de tout ce dont elle avait besoin à voix haute avec une énergie nouvelle et sentit son ventre grésiller .

Nour n’avait pas répondu aux inquiétudes de monsieur Apollin , préférant garder pour elle le mal-être qui était à l’origine de son absence . Elle avait en effet éprouvé le besoin de se retirer au bord de la mer pour « faire le plein par le vide » comme elle disait .

Malgré le succès grandissant de son établissement , la jeune femme ressentait un profond accablement à servir ses breuvages lumineux comme on servirait un vulgaire Cola ou une simple limonade .

Face à la grande marmite où infusaient les fleurs de sureau , Nour se sentit soudainement accablée par la fatigue . La journée avait été longue .

Elle rapprocha un tabouret du pied et avant de s’asseoir , se hissa vers la plus haute étagère pour attraper la boîte en fer dont elle avait besoin . Sur son ventre cabossé , on avait dessiné sur une étiquette jaunie par le temps , un soleil avec deux yeux et une bouche comme à la maternelle , suivi de la lettre P et d’un petit cœur . —Ça doit être ça !

Nour ouvrit le couvercle .

Une lumière à la fois douce et éblouissante enveloppa l’atmosphère .

Le rayon glissa hors de sa boîte comme un serpent de miel et s’enroula dans le fond de la théière jusqu’au lendemain , attendant patiemment d’être recouvert de la vapeur d’une eau de rosée matinale et printanière .

À présent , les biscuits au gingembre doraient tranquillement dans le four , sous le regard attentif de Nour qui bâillait de tout son corps . Assise sur son petit tabouret , elle ne tarda pas à s’endormir .

Soudain , une dame très âgée entra dans la cuisine et s’accroupit à côté d’elle en s’asseyant sur un autre tabouret . Recroquevillée comme une cloche d’argile recourbée sur elle-même , elle tenait contre son ventre le livre de recettes en version miniature .

L’odeur des biscuits se mêlait à son parfum boisé .

La vieille dame attrapa la main de Nour et lui sourit .

—N’oublie pas qui tu es , mon enfant . Toujours plus que ce que tu imagines ! Le secret que tu cherches fera toujours grésiller ton ventre comme une flopée de rossignols !

La grand-mère se dirigea ensuite vers la théière et rapetissa suffisamment pour y entrer par le bec en s’étirant comme un rayon de soleil .

Sans un mot , Nour approcha du récipient et en ôta le couvercle .

La grand-mère n’était à présent pas plus haute qu’un grain de haricot rouge .

Dans le fond de la porcelaine , un lit minuscule l’attendait .

La grand-mère retira ses sabots , se glissa dans les draps et ajusta ses couvertures avant d’adresser un dernier sourire à sa petite- fille .

—Triiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

La minuterie du four sonna de manière stridente et sortit brutalement Nour de son rêve . Le réveil fut si saisissant qu’elle déséquilibra son tabouret comme si la cuisine avait viré de bord à la manière d’un bateau . Elle manqua de tomber avant de se rattraper in extremis à la poignée d’une marmite plus grosse qu’elle .

— Vite ! Il faut sortir les biscuits du four !

Une fois que tout fut prêt pour le lendemain , la jeune femme décida d’enfiler son pyjama de secours et de rejoindre le lit de la petite pièce du fond , installé là , juste « au cas où ». Justement ça tombait bien , nous étions dans le cas d’un de ces « au cas où ».

Nour ne demanda pas son reste avant de s’endormir et de continuer sa nuit , sans rêve cette fois .

Dans cet espace , quelque chose avait rejoint le fond de son cœur comme une pièce de puzzle manquant à l’appel de la totalité . À présent elle le savait , les tisanes , les infusions , les décoctions et les thés qu’elle préparait et qui renfermaient les lumières qu’elle offrait aux gens ,devraient désormais les aider .

Le Sens infusait maintenant dans chacun de ses actes et pour la première fois depuis longtemps , Nour se leva avant l’aube remplie de joie à l’idée d’ouvrir son salon de thé .

Elle décida avant tout d’aller dans la réserve à la recherche d’un vieux pot de peinture et de quelques pinceaux . Munie d’une vieille échelle , elle grimpa jusqu’au panneau de la façade afin de le modifier .

Alors , juste en dessous de l’inscription « Le thé des Lumières », elle écrivit à la peinture et en toutes lettres « Potions et remèdes radieux ».

Puis , pendant que ses mots séchaient , elle se dirigea vers la cuisine afin de peaufiner l’infusion de monsieur Apollin .

Le bouquiniste ne tarda pas . À peine l’heure d’ouverture était-elle passée de quelques minutes qu’il choisissait déjà une table ensoleillée sur la terrasse .

De là , il aurait une vue imprenable sur son magasin , pensa-t-il .

En ce jour si particulier , il arbora son veston-des-grandes-occasions , celui avec les boutons dorés et les festons de chaque côté . Comme à son habitude , il épousseta son siège avant de s’asseoir avec son mouchoir rouge , puis approcha une chaise supplémentaire pour y disposer soigneusement le bocal d’Albert et de Marcella , tous deux très affairés à baver de plaisir en dévorant une feuille de chou .

—C’est la première fois que je fais ça , s’enorgueillit le vieux monsieur en apercevant Nour avec son plateau !

—Le changement c’est la vie , surajouta la jeune femme . Je vous attendais monsieur Apollin !

Nour déposa soigneusement une tasse et sa théière assortie sur la table de verre . Une vapeur scintillante s’échappait lentement de son bec . Le petit brouillard sentait la fleur , le miel et le duvet de chenilles , si tant est que le duvet des chenilles ait une odeur . Si tel est le cas , alors les nez les plus aguerris pouvaient en effet distinguer des effluves qui rappelaient celle d’une oie sauvage frôlée par une nuée de petits oiseaux , un soupçon de plume de perroquet , le tout , magnifiquement lié dans la flaveur si caractéristique du soleil iradiant du Pacifique .

Monsieur Apollin était si ému qu’il invita Nour à l’accompagner dans sa dégustation . La jeune femme en tablier approcha une autre chaise de son ami et prit place à côté d’Albert et de Marcella . Tous étaient inondés par l’éclat du petit matin qui pointait à peine .

—Vous avez de la peinture sur le bout du nez , mon petit , s’amusa monsieur Appollin .

Et tout en se débarbouillant du revers de sa veste , Nour remarqua que quelque chose avait changé dans son environnement .

Son regard fut attiré par l’enseigne du magasin de livres .

À la place de l’habituel:

Elle lut ce qui avait été fraîchement rectifié à la peinture:

—Vous n’êtes apparemment pas la seule à savoir peindre , déclara monsieur Appollin !

Et dans le matin radieux , le bibliothécaire avala une première gorgée de soleil .

Soudain , l’expression de son visage se figea comme les pierres .

—Est-ce que tout va bien monsieur Apollin , s’empressa d’interpeller Nour , angoissée à l’idée de s’être trompée dans la recette ? Vous m’entendez ?

—Je me sens… Oh la la… C’est merveilleux ! Je suis rempli de Soleil !

Articulant chaque mot , son expression était à présent celle d’une fleur en pleine éclosion . Monsieur Apollin était éclatant de joie !

—C’est votre Luminion... Vous m’avez guéri Nour . Vous…

—C’est VOUS qui m’avez guéri , avoua-t- elle soudain en l’interrompant !

Enfin révélé , l’aveu de Nour fut libérateur et bien que monsieur Apollin ignorait encore à quoi la jeune femme faisait allusion , il répéta:

—Nour ! Vous m’avez guéri !

—Et que ressentez vous au juste , demanda la guérisseuse touchée par le bonheur que ressentait le bibliothécaire ?

L’homme aux livres répondit simplement:

—C’est comme si dans mon ventre , s’élevait une flopée de rossignols !