SE CROISER QUOTIDIENNEMENT

L’adaptation à l’odeur de mousses humides et à la présence du mycélium dura quelques semaines. J’étais peu à peu accoutumé·e. Mes gestes journaliers avaient changé. Je marchais calmement dans le couloir, évitant les bouquets de pleurotes dans la pénombre. Je n’allumais jamais la lumière. Le soir, avant de rejoindre ma chambre, je longeais le couloir et vaporisais les murs mycéliens

Le nettoyage avec des produits d’entretien naturels faisait aussi partie du quotidien, surtout dans la cuisine et le salon, les pièces les plus proches du couloir. J’aérais chaque jour, la fraîcheur du printemps n’était pas dérangeante, d’autant que je m’absentais régulièrement en journée, laissant le mycélium profiter de l’espace juste pour lui. L’hiver rendra ces gestes plus délicats.

Je récoltais ponctuellement les pleurotes pour éviter qu’elles ne deviennent trop mûres et commencent à se dégrader. Lorsqu’une toile de jute mycélisée s’épuisait et ne pouvait plus produire de bouquet, je devais la décrocher, la laver, puis réitérais le protocole pour permettre au mycélium de l’envahir à nouveau. C’est un peu épuisant d’y penser et de le faire, mais nécessaire.

Désormais, lorsque je décrochais ces toiles, je pouvais observer les hyphes blêmes et laiteux, légèrement plus jaunâtre que les parois claires du couloir, dessiner des fines branches sur les murs.

Je n’ai encore parlé du mycélium à personne, ni à mes ami·es ni à ma famille. J’ai besoin que cette coexistence me semble plus solide avant de la partager. Et aussi de prendre le temps de comprendre cet espace hybride que nous partageons, et d’en profiter sereinement.

Je ne veux pas que cela devienne un secret. Ce serait contradictoire avec ce qui est en train de se passer ici. C’est aussi pour cela que j’écris : pour témoigner de ce qui est en train de se transformer, et pour évoquer un quotidien plus sensible et un peu plus odorant.

Je ne sais pas si cette cohabitation pourra durer, ni comment le mycélium va potentiellement occuper l’espace. C’est un engagement qui embrasse l’incertain et l’aléatoire chaque jour.