FOYER SENSIBLE

Doucement, « mon » appartement semblait devenir un lieu de prolifération de « Moisissure » sans doute en raison de la température et de l’humidité qu’il offrait. Je commençais à connaître les endroits où elle apparaissait.

La nourriture abandonnée dans « mon » frigo, n’était pas encore assez datée pour être jetée, mais suffisamment pour me dégoûter ; je me sentais pris·e au piège de mon indécision.

Posée sur la gazinière depuis quelques jours, la casserole de riz cuit se recouvrait de filaments cendrés en chaîne avec des sortes de billes noires à leur extrémité pointant vers le haut.

Ma propre présence paraissait ensemencer les éclosions de « Moisissure » dans l’appartement.

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Cela faisait écho aux mots d’Anna Tsing : « Les champignons, en particulier, sont toujours là, et sur les marges indociles de l’empire humain, ils permettent encore à celles et ceux qui savent déambuler de faire l’expérience d’un plaisir non domestiqué ».

«Moisissure» régnait dans les placards, dans le frigo, au plafond au-dessus de la douche, comme si elle attendait mon inadvertance pour se présenter à moi et provoquer une rencontre.

2025 représente pour moi un moment charnière où les connaissances, les lectures que j’avais accumulées résonnèrent avec mes modestes observations de « Moisissure ». Il ne s’agissait plus seulement de la trouver jolie, mais de considérer les autres aspects relatifs à son essence.

J’ouvris une brèche en ne désignant plus « Moisissure » de simple accident. Je la considérais maintenant comme une compagne de l’humain·e, qui a toujours été là à notre insu.

Lentement l’appartement ne m’apparaissait plus comme un lieu neutre ou maîtrisé, mais comme un habitat partagé propice à des transformations. On se devait de vivre ensemble, au sein d’une société occidentale qui refoule le rapport entre l’humain·e et les formes de vie non-domestiquées.

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Comme l’a énoncé Baptiste Morizot : « La crise de nos relations au vivant est une crise de la sensibilité parce que les relations que nous avons pris l’habitude d’entretenir avec les vivants sont des relations à la "nature". » Je trouve cette affirmation éclairante sur nos manières de nous différencier de cette « nature », de s’en détacher pour mieux la dominer, en la considérant comme bien matériel.

Depuis mon point de vue d’humain·e, j’avais appris à regarder les formes de vie au travers de ce qu’elles m’apportaient et leur utilité. Enfant, on m’enseignait, à l’école notamment, le terme banal de « mauvaises herbes », comme s’il désignait quelque chose de néfaste. Inconsciemment conditionné·e, je désherbais ma parcelle de jardin pour la « nettoyer » et la rendre « cultivable » en arrachant les « mauvaises herbes ». Je remercie le bon sens de mes parents qui m’ont fait comprendre à l’époque, que les herbes n’étaient pas mauvaises, simplement non-désirées et considérées inutiles.

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CJe rumine sur la pensée de Tsing : « Vivre dans les ruines du capitalisme est sans doute, et en tout état de cause, notre destin, mais nous n’y serons pas seul·es et nous y côtoierons des êtres redoutables. »

« Moisissure » est certainement redoutable par sa capacité à survivre dans mes traces et mes débris.

Sans doute, parce que je suis une campagnarde dont l’ascension citadine est avérée, je perçois plus précisément aujourd’hui « mon » appartement comme le lieu d’une rencontre avec le vivant comme « Moisissure ». suite