Faire place, laisser demeurer

L'habitat dans lequel je vis a été conçu pour qu'il corresponde aux humain·es. Tolérant, tout au plus, les quelques espèces qui ont l'honneur d'être appelées les « animaux de compagnie ».

En vivant dans cet appartement, j'ai fini par le reconnaître comme un habitat sensible, aimable et accueillant pour « Moisissure ». Je me disais sarcastiquement qu'une structure inerte avait plus d'empathie que moi. J'étais l'entité qui faisait barrière à la relation. Ces réflexions ont suscité en moi l'envie de rejoindre cette autre forme de vie. Plus que du respect,je voulais lui montrer qu'elle pouvait exister autrement que cachée.

Même si grâce à elle, ma sensibilité sur les formes de vie s'était intensifiée, je ne peux vivre avec « Moisissure » sans précautions. Elle restait pour moi un vivant altéré, malade, causé par une négligence.

J'avais pourtant commencé à modifier ma conduite. Au-delà de ne plus seulement nettoyer la présence de « Moisissure », je laissais moisir des fruits volontairement sur la table de mon salon. Il y'avait parfois des légumes, surtout les aubergines car elles pourrissent assez rapidement, même dans le frigo. Je les mettais en évidence dans « mon » appartement, à l'air libre, pour regarder « Moisissure » se développer jusqu'à ce qu'elle se liquéfie.

Sans jamais ignorer un certain danger pour ma santé, ce que je « contrôlais » se fissurait. « Moisissure » proliférait et dépassait mon intention, Je devais tenter quelque chose, entre mon souhait de la laisser proliférer à l'air libre, et le risque de me rendre l'appartement invivable. « Moisissure » m’a ouvert une brèche relationnelle, mais je cherchais désormais une forme de coexistence sans danger et sans lui imposer de vivre cachée.

Je devais également admettre que notre appartement ne pouvait pas être un terrain d’accueil juste maîtrisé par moi. Mais être un espace de négociation, où chaque geste est pensé.

En décembre 2024, je suis allé·e voir une personne habituée aux pratiques de fermentation, située dans les montagnes ariégeoises au-dessus du village de *Lacourt*, qui me donna une recette de kombucha, une sorte d'organisme de fermentation.

En novembre 2025 je commençais à produire des mères de kombucha.

Le matin le stérilisais au mieux mes ustensiles de cuisine pour préparer du thé noir sucré dans l'après-midi. Une fois fait, je rangeais la mixture dans un placard en espérant obtenir un symbiote gélatineux et épais : la mère kombucha. J'avais la volonté avec cette culture de mieux comprendre les besoins du vivant, qu'il soit bactéries et levures.

Les premiers jours, rien ne semblait se produire.

Après moins de deux semaines hors de ma vue, ma première tentative fut décourageante, « Moisissure » avait contaminé le thé sucré et le champignon qui s'y formait à la surface. Une fine couche brune était bien présente à la surface du liquide, c'était bien la mère kombucha. Sauf qu'elle était accompagnée d'un compagnon cotonneux blanc posé sur elle, elle était contaminée. Je n'avait peut-être pas pris assez soin de son environnement.

Une deuxième tentative s'ensuivait quelques jours plus tard, après voir astiquer les placards de notre appartement. Cette fois-ci, j'étais trop attentif·ve à la formation du symbiote, par méfiance, au point de l'avoir trop remué, il n'a pas réussi à se former. Il laissa un liquide saturé dans le contenant comme preuve d'existence.

Après un long moment de doute et remise en question sur ma capacité à renouer avec le vivant, je contactais quelqu'un qui me donna un échantillon de mère kombucha. Elle arriva dans une une boite à goûter, toute desséchée, dégageant une odeur de vinaigre, je m'empressais de préparer un autre thé sucré pour la réhydrater. Je l'observer occasionnellement, la laissant tranquille. Le mois suivant elle était bien en chair, et elle continuait à se développer.

Je m'accordas un peu plus d'une année pour m'occuper juste de mes mères kombuchas. Je relisais Demeurer en mycélium de Vinciane Despret, Christine Aventin et Juliette Salme. Le livre projette un futur, l'ère du « Mycélocène », où les habitats seraient construits à partir de mycélium. Il fait écho au projet d'architecture In vivo du collectif Bento. Lors de la relecture, je m'interrogeais sur sa fonction de « matériaux vivant », comme si le mycélium ne pouvait pas seulement être compagnon. (maybe citer passage)

Parallèlement, je traînais sur divers sites internet pour me renseigner sur la culture amateur de pleurotes, les différentes variétés capables de s'adapter à plusieurs environnements. Je commençais à envisager une autre forme de cohabitation.