On s'était retrouvé·e face à face tant de fois, dans « mon » appartement, qu'on a fini par le partager.
« Moisissure » a commencé à me surprendre, presque à la fin de 2020, dans un « chez moi » où j'étais censé·e vivre seul·e. Le plus souvent, elle subsistait dans mes restes alimentaires quand je m'absentais trop longtemps ou bien quand je les avais tout simplement oublié quelque part, hors de ma vue, dans « mon » appartement. Ces petits « accidents », causés soit par mon inattention ou bien mon laisser-aller, finirent petit à petit par être les bienvenus. Je commençais à regarder « Moisissure » différemment. Si j'ouvrais un tupperware contenant des pâtes avec des légumes, que j'avais abandonnées depuis seulement trois jours, « Moisissure » pouvait être délicatement fibreuse, cotonneuse. Parfois elle se présentait dans de jolies nuances gris bleu-vert et d'autres fois elle apparaissait dans des teintes blanchâtres. Quand il s'agissait de fruits, une partie d’elle se manifestait de manière plus brusque, sa substance, plus humide, brunissait et laissait apparaître les tissus pourris et affaissés. Si on appuyait sur cette zone, la surface cédait en devenant une bouillie visqueuse. Son odeur, quant à elle, restait discrète au début, légèrement acide, mais pouvait devenir désagréable si on la laissait se développer trop longtemps. Je finissais par m'en débarrasser au bout d'un moment, avec le bout d’une fourchette, la texture étant devenue trop gluante pour être touchée avec les doigts. Après tout, elle n'avait pas sa place « chez moi ».
C’est en 2025 qu’une sorte de prise de conscience a commencé à éclore. Au même moment, je lisais cette déclaration : « Une part de ce que la modernité appelle progrès qualifie quatre siècles de dispositifs qui permettent de ne pas avoir à faire attention aux altérités, aux autres formes de vie, aux écosystèmes. » Elle faisait écho à une réflexion naissante, alors que le contexte urbain était devenu mon quotidien. Voilà plusieurs années que je me suis éloigné·e d'une existence rustique, provoquant, peut-être une rupture plus nette dans mon rapport au vivant, aussi vaste soit-il. Notamment sur cette forme de vie que j'avais nommé sans plus de précisions « Moisissure ».
Elle était très douée pour se manifester là où c'était difficile pour moi d'entrevoir quelque chose. De par ma modeste taille par exemple. C'est notamment le cas avec le fond des placards surélevés, dans lesquels retrouver un citron dévoilant un dégradé verdâtre et grisâtre de spores n'était pas déroutant ni surprenant. Mais elle se permettait également de se présenter dans des endroits plus communs, comme sur les aliments de mon frigo. Je commençais à me dire, ironiquement, qu'elle et ces endroits formaient presque une alliance.
J'avais l'impression qu'elle appréciait mes moments d'inattention. Elle continuait à me surprendre, et à renaître dans les endroits cachés de « mon » appartement. Cela entraîna chez moi une quête permanente des états de pourrissements de « Moisissure ». Ma recherche s'intensifia doucement, avec amusement et occasionnellement. Mon intérêt à observer « moisissure », de capturer son image à chacune de ses apparitions, suscitait en moi une attente permanente.
J'étais encore loin d'appeler ceci une « relation ». C'était plutôt une sorte de fascination devant cet écosystème qui vivait dans mon appartement et que je percevais éloigné de moi, et surtout non désirable. Cet attrait, resté latent pendant des années venait de connaître un tournant. suite