L’année 2027 j’accueillais
les premiers
grains de pleurotes
gris, cinq litres précisément dans
un sac hermétique. Je les avais laissé moins de deux
semaines dans mon frigo en
attendant de
pouvoir aller chercher mon substrat de pailles et des toiles de jutes, nécessaires pour
pouvoir
cultiver les champignons.
Tous les jours je faisais en sorte de maintenir l’appartement dans un état de propreté relative.
Même si grâce à elle, ma sensibilité
sur les formes de vie s’était intensifiée, je ne peux vivre avec
« Moisissure
» sans précautions. Elle restait
pour moi un
vivant
altéré, malade, causé par
une négligence.
J’arrivais à la partie que je redoutais, par peur de mal faire : entamer les cultures. Je commençais par pasteuriser la paille en la faisant bouillir. Je nettoyais ensuite ma cuisine avec de l’alcool. J’enfilais mes gants pour émietter les grains de pleurotes, ils étaient emprisonnés au sein d’une fine membrane blanche de mycélium qui s’était créée entre les grains et la paroi du sac. Dans une large bassine en inox, je mélangeais à la main la paille mouillée qui avait refroidi avec les grains.
Plus je rentrais dans les
étapes de préparations, plus
j’avais l’impression de perdre toute spontanéité à vouloir
être méticuleux·se. Au contact
des grains, j’avais l’impression
que ma respiration pourrait
contaminer les germes, comme
à mes débuts avec les mères kombuchas, et tout comme
« Moisissure »
le faisait avec ma nourriture.
Je répartissais le mélange dans plusieurs sachets hermétiques
avant de les placer dans le
cellier, le seul endroit
de l’appartement à
l’abri de la chaleur et de
la
lumière du
jour.
Pendant une dizaine de
jours,
le
mycélium formait lentement des blocs blancs et compacts où
l’on
distinguait encore quelques brins de paille.
Puis j’entaillais plusieurs croix sur chaque sachet pour créer des ouvertures, et je commençais à les humidifier quotidiennement. Sur chaque bloc de mycélium, je disposais des morceaux de toile de jute mélangés à du marc de café humide pour permettre au mycélium de gagner le tissu.
De fins hyphes blanchâtres s’immisçaient sur la surface brune du tissu, je regardais avec appréhension au travers des sachets si des taches vertes ou noires n’apparaissaient pas. Si c’était le cas, je devais agir vite et isoler les sachets contaminés. Au fur et à mesure les hyphes gagnaient en vigueur et se teintaient à certains endroits d’une couleur crème et jaunâtre.
Après un mois les premières
petites têtes grises des
champignons qui annoncent les futurs
bouquets
sont apparues sur les toiles de jute, je les
sortais du cellier pour les
répartir dans
notre appartement, sauf dans ma chambre, j’avais
besoin de conserver un peu
d’intimité. Pour
accrocher la jute mycélisée j’avais d’abord pensé à une colle
faite d’un mélange de farine
et
d’eau pour créer un
système d’accroche naturel.
La colle de farine ne supportant pas le poids des toiles mycélisées, j’ai opté
pour
de fines
pointes pour planter mes cultures en
haut des murs.
Je commençais par laisser les jeunes bouquets s’agripper au mur et occuper l’espace du couloir qui séparait la pièce de vie de la salle d’eau et de la chambre. Une légère odeur de champignon était présente dans la quasi totalité de l’appartement. Le couloir allait devenir progressivement une zone de passage partagé.
Le couloir restait relativement frais malgré les chaleurs qui arrivaient avec le printemps. Très peu de lumière touchait les petites têtes, elles formaient comme des excroissances caverneuses dans le couloir. J’attendais, en continuant à garder les bouquets humides, que les chapeaux des pleurotes croissent pour pouvoir commencer à les récolter avant qu’ils ne libèrent leurs spores dans l’appartement.
J’accrochais près des tissus
mycélisés d’autres toiles de jute mêlées à du substrat de
paille,
espérant prolonger sa présence
dans l’appartement.