Préface

Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta

Ce livre invite les lecteurs et lectrices à se joindre à un profond processus de décolonisation intellectuelle, émotionnelle, éthique et spirituelle. Notre conviction commune est que l’idée du « développement en tant que progrès » doit être déconstruite pour ouvrir la voie à des alternatives culturelles qui enrichissent et respectent la vie sur Terre. Le modèle de développement occidental dominant est une construction homogénéisante, qui a généralement été adoptée par les gens à travers le monde sous la contrainte matérielle. Le contre-terme « post-développement » implique une myriade de critiques systémiques et de modes de vie. Ce dictionnaire vise à repolitiser le débat actuel sur la transformation socio-écologique en soulignant son caractère multidimensionnel. Il peut être utilisé pour l’enseignement et la recherche, pour inspirer les militants, pour initier les curieux, et même par les personnes au pouvoir qui ne se sentent plus en phase avec leur monde.

Ce livre n’est en aucun cas le premier sur le thème du postdéveloppement. The Development Dictionary, coordonné par Wolfgang Sachs, qui fête aujourd’hui ses 25 ans de publication, a été pionnier en 1992. Parmi les autres ouvrages, citons Encountering Development d’Arturo Escobar, Le Développement : histoire d’une croyance occidentale de Gilbert Rist, et The Post-Development Reader, coordonné par Majid Rahnema et Victoria Bawtree. Les contributions féministes comprennent Restons vivantes : femmes, écologie et lutte pour la survie de Vandana Shiva et The Subsistence Perspective de Veronika Bennholdt-Thomsen et Maria Mies. En outre, les travaux de chercheurs-militants tels que Ashis Nandy, Manfred Max-Neef, Serge Latouche, Gustavo Esteva, Rajni Kothari et Joan Martínez-Alier ont largement contribué à dessiner les contours d’un avenir post-développement.

Ce qui manquait, c’était une vaste compilation transculturelle de concepts concrets, de visions du monde et de pratiques provenant des quatre coins de la planète, qui remettent en question l’ontologie moderniste de l’universalisme en faveur d’une multiplicité de mondes possibles. C’est ce que signifie l’appel à un plurivers. L’idée de réaliser une telle compilation a d’abord été discutée par trois d’entre nous – Alberto Acosta, Federico Demaria et Ashish Kothari – lors de la 4e Conférence internationale de la décroissance à Leipzig, en 2014. Un an plus tard, Ariel Salleh et Arturo Escobar ont rejoint le projet, la planification a commencé sérieusement, et il y a maintenant plus de 100 entrées. Nous sommes conscients des lacunes thématiques et géographiques, mais nous proposons ce livre comme une invitation à explorer ce que nous considérons comme des « manières d’être » relationnelles. Cela signifie qu’il faut réinventer la politique d’une façon qui soit profondément sensible. Ainsi, en éditant ce livre – comme dans tout acte de soin –, nous avons rencontré les limites de notre propre réflexivité culturelle, et même nos vulnérabilités ; en même temps, nous nous sommes surpris à réfléchir le monde différemment, sous l’effet de nouveaux concepts et de nouvelles sensibilités. « L’intime est politique », comme disent les féministes.

Ce livre rend compte d’une confluence mondiale de visions économiques, sociopolitiques, culturelles et écologiques. Les personnes qui ont rédigé ces entrées sont profondément engagées dans la vision du monde ou la pratique qu’elles décrivent – des résistants et résistantes autochtones aux rebelles de la classe moyenne. Nous tenons à saluer la passion et l’investissement de ces auteurs et autrices, dont la plupart ont immédiatement accepté de contribuer. Ils et elles disposaient d’un délai assez court et ont fait preuve d’une grande patience avec nos commentaires éditoriaux, les allers-retours étant inévitables lorsqu’on essaie de s’assurer de l’accessibilité et de la cohérence des textes.

Nous remercions chaleureusement l’équipe de Kalpavriksh à Pune, en Inde, en particulier Shrishtee Bajpai et Radhika Mulay, qui nous ont aidés à assurer le suivi des textes et ont même apporté des contributions critiques pour certaines entrées. Nous remercions tout particulièrement nos amies et collègues Dianne Rocheleau et Susan Paulson pour leurs commentaires perspicaces sur une version antérieure du manuscrit. Nous sommes extrêmement reconnaissants à Joan Martínez-Alier et Marta Viana de l’Institut des sciences et technologies de l’environnement (icta-uab) ; ces collègues de l’université autonome de Barcelone ont permis la tenue de notre réunion éditoriale de mi-2017 dans leur ville si dynamique, grâce au soutien financier du projet EnvJustice (erc 695446). Enfin, nous saluons le soutien enthousiaste de nos éditeurs chez AuthorsUpFront et Tulika Books à New Delhi, qui ont contribué à piloter l’ouvrage jusqu’à son achèvement. Depuis le début de ce projet, nous n’avions aucun doute sur le fait que le livre devait être publié à partir du Sud global, et diffusé sous licence Creative Commons.

Ce dictionnaire est non conventionnel dans son genre car il comporte trois parties. Celles-ci sont à l’image de la transition historique dans laquelle les universitaires et les militants et militantes du 21e siècle s’insèrent.

I. Le développement et ses crises : expériences mondiales. Le concept de « développement », déjà vieux de quelques décennies, doit être réévalué de toute urgence. Dans cette première section, un éminent chercheur-militant ou une éminente chercheuse-­militante de chaque continent réfléchit à cette notion et à sa relation avec les multiples crises de la modernité.

II. Universaliser la Terre : solutions réformistes. Nous présentons ici une série d’innovations conçues pour la plupart dans le Nord global et souvent présentées comme des « solutions de crise » progressistes. Un examen critique de leur rhétorique et de leur pratique met en évidence leurs incohérences internes et suggère qu’elles pourraient n’être qu’un égarement intellectuel – conséquence d’une quête obsessionnelle du profit – et s’avérer écologiquement destructrices.

III. Plurivers des peuples : initiatives transformatrices. Cette section principale du livre est un recueil de visions du monde et de pratiques, anciennes et nouvelles, locales et mondiales, émergeant de communautés autochtones, paysannes et pastorales, de quartiers urbains, de mouvements environnementaux, féministes et spirituels, qui aspirent à la justice et à la soutenabilité de multiples façons.

Les visions et les pratiques présentées dans ce dictionnaire ne consistent pas en l’application d’un ensemble de politiques, d’instruments et de critères pour sortir du « mal-développement ». Il s’agit plutôt de reconnaître la diversité des points de vue sur le bien-être planétaire et des compétences que nous pouvons déployer en ce sens. Ces visions et pratiques cherchent à inscrire les activités humaines dans les rythmes et les cadres de la nature, en respectant l’interconnexion de tout ce qui vit. Ce savoir indispensable doit être préservé en tant que bien commun, et non privatisé ou vendu comme une marchandise. Les visions et les pratiques proposées ici placent le buen vivir avant l’accumulation matérielle. Elles préfèrent la coopération à la compétitivité. Elles conçoivent le travail comme un moyen de subsistance qui apporte plaisir et satisfaction, et non comme un gagne-pain mortifère duquel on tente de s’échapper lors des week-ends ou de vacances écotouristiques. Aussi, trop souvent, au nom du « développement », la créativité humaine est compromise par des systèmes éducatifs monotones et uniformisants.

Les entrées de ce livre se confrontent à des questions telles que : les moyens de production économique et de reproduction sociale sont-ils contrôlés de manière juste ? Les humains entretiennent-ils des relations avec les non-humains d’une façon qui soit mutuellement bénéfique ? Tous les individus ont-ils accès à des moyens de subsistance suffisants ? Y a-t-il une juste répartition intergénérationnelle des maux et des biens ? Les discriminations traditionnelles ou modernes, en fonction du genre, de la classe, de l’ethnie, de la race, de la caste et de la sexualité, sont-elles en passe de disparaître ? La paix et la non-violence imprègnent-elles la vie communautaire ? Nous avons constitué ce dictionnaire pour aider à la recherche collective d’un monde écologiquement sage et socialement juste.

Nous envisageons ce livre comme une contribution à un voyage vers une tapisserie mondiale des alternatives1 qui puisse renforcer l’espoir et l’inspiration par l’apprentissage des uns des autres, et qui permette d’élaborer des stratégies de plaidoyer et d’action et d’amorcer des collaborations. Ce faisant, nous ne sous-estimons pas les défis épistémologiques, politiques et émotionnels que représente la refonte de nos propres histoires. Comme l’a écrit Mustapha Khayati dans « Les mots captifs » (1966) :

« […] toute critique du vieux monde [s’est] faite avec le langage de ce monde et pourtant contre lui […]. Toute théorie révolutionnaire a dû inventer ses propres mots, détruire le sens dominant des autres mots et apporter de nouvelles positions dans le “monde des significations”, correspondant à la nouvelle réalité en gestation, et qu’il s’agit de libérer du fatras dominant. […] Toute praxis révolutionnaire a éprouvé le besoin d’un nouveau champ sémantique et d’affirmer une nouvelle vérité. […] C’est que le langage estla demeure du pouvoir2. »

Nous sommes avec vous dans la lutte !

– Ashish Kothari (Pune), Ariel Salleh (Sydney), Arturo Escobar (Caroline du Nord), Federico Demaria (Barcelone) et Alberto Acosta (Quito), mai 2019. www.thepluriverse.org

  1. En référence à l’initiative Global Tapestry of Alternatives (www.globaltapestryofalternatives.org), qui émerge de l’expérience en Inde de Vikalp Sangam (www.vikalpsangam.org).
  2. Khayati, Mustapha (1966), « Les mots captifs : préface à un dictionnaire situationniste », Internationale situationniste, no 10.