« L’idée de développement se dresse comme une ruine dans le paysage intellectuel. » C’est ce que nous avons écrit il y a environ 25 ans en 1992, dans l’introduction du Dictionnaire du développement1. Heureux et un peu naïfs, assis sous le porche de la maison de Barbara Duden près de l’université d’État de Pennsylvanie à l’automne 1988, nous avons proclamé la fin de l’« ère du développement ». Entre les pâtes, le vin rouge et les beignets de rondelles d’oignons, parmi les sacs de couchage, un ou deux pc et de nombreuses piles de livres, nous avons commencé à élaborer les grandes lignes d’un manuel qui allait exposer l’idée de développement. Rappelons-nous : dans la seconde moitié du 20e siècle, la notion de développement s’est imposée de manière souveraine sur les nations. C’était le programme géopolitique de l’ère postcoloniale. 18 autrices et auteurs, venant de quatre continents, ayant toutes et tous grandi avec le concept de développement, nous voulions nous débarrasser des convictions profondément ancrées de nos pères de l’après-guerre. Nous avions compris que le concept avait ouvert la voie au pouvoir impérial de l’Occident sur le monde. Plus encore, nous avions senti – plus que pensé de manière rationnelle – que le développement conduisait à un cul-de-sac, dont les conséquences nous toucheraient sous forme d’injustice, de bouleversements culturels et de déclin écologique. En somme, nous nous étions rendu compte que l’idée de développement avait pris une direction qui n’était pas inhabituelle dans l’histoire des idées : ce qui fut une innovation historique est devenu une convention, au fil du temps, qui allait se terminer par une déconvenue générale. Notre mentor spirituel, Ivan Illich, qui était parmi nous, a fait remarquer que cette idée s’inscrirait à merveille dans une archéologie de la modernité qu’il avait l’intention d’écrire. Déjà à l’époque, il était d’avis qu’il fallait parler du développement par le biais d’une notice nécrologique.
Flashback
Quand l’ère du développement a-t-elle commencé ? Dans notre Dictionnaire du développement, nous avons identifié le président Harry S. Truman comme le méchant. En effet, le 20 janvier 1949, dans son discours d’investiture, il déclarait que plus de la moitié de la population mondiale venait de « régions sous-développées ». C’était la première fois que le terme « sous-développement » – qui allait devenir plus tard une catégorie clé pour la justification du pouvoir, tant international que national – était employé lors d’un événement politique important. Ce discours a inauguré l’ère du développement – une période de l’histoire du monde qui a suivi l’ère coloniale, pour être remplacée quelque 40 ans plus tard par l’ère de la mondialisation. Et aujourd’hui, il y a des signes clairs que la mondialisation pourrait être à son tour remplacée par une ère de nationalismes populistes.
En quoi consiste l’idée de développement ? Nous devons examiner quatre aspects. Sur le plan chronopolitique, toutes les nations semblent avancer dans la même direction. Le temps imaginé est linéaire et ne va que de l’avant ou à reculons ; mais l’objectif de progrès technique et économique est éphémère. Sur le plan géopolitique, les leaders sur cette voie – les nations développées – montrent aux pays retardataires la voie à suivre. La diversité déconcertante des peuples du monde est désormais classée de façon simpliste en nations riches et pauvres. Sur le plan sociopolitique, le développement d’une nation se mesure à sa performance économique, suivant son produit intérieur brut. Les sociétés qui viennent de sortir de la domination coloniale sont tenues de se placer sous la tutelle de « l’économie ». Enfin, les acteurs qui prônent le développement sont principalement des experts au sein des gouvernements, des banques multinationales et des entreprises. Auparavant, à l’époque de Marx ou de Schumpeter, le terme « développement » était utilisé pour parler d’un sujet intransitif, comme une fleur qui cherche à éclore. Aujourd’hui, le terme est utilisé de façon transitive, pour signifier une réorganisation active de la société qui doit être achevée en quelques décennies, voire années.
Alors que nous étions prêts à chanter l’adieu à l’ère du développement, l’histoire du monde ne nous a pas suivis. Au contraire, l’idée a reçu un nouvel élan. Juste au moment où nous terminions les premières ébauches de notre Dictionnaire, en novembre 1989, le mur de Berlin est tombé. La guerre froide a pris fin et l’époque de la mondialisation a commencé. Les portes ont été grandes ouvertes aux forces du marché transnational, qui atteignent les coins les plus reculés de la Terre. L’État-nation est devenu poreux, et l’économie, autant que la culture, a été de plus en plus déterminée par les forces mondiales. Le développement, qui était autrefois une tâche de l’État, est maintenant déterritorialisé. Les sociétés transnationales s’étendent sur tous les continents et les modes de vie sont alignés les uns sur les autres : les suv ont remplacé les pousse-pousse ; les téléphones portables ont supplanté les rassemblements communautaires ; la climatisation a fait disparaître la sieste. La mondialisation peut être comprise comme un développement sans les États-nations. Les classes moyennes mondiales – blanches ou noires, jaunes ou brunes – en ont le plus profité. Elles font leurs courses dans des centres commerciaux similaires, achètent des produits électroniques high-tech et regardent les mêmes films et séries télévisées. En tant que touristes, elles disposent librement du moyen décisif de l’alignement : l’argent. En gros, déjà en 2010, la moitié de la classe moyenne mondiale vivait dans le Nord et l’autre moitié dans le Sud. C’est sans aucun doute le grand succès de la « pensée du développement », mais un échec qui se profile à l’horizon.
La chute
« Développement » est un mot plastique, un terme creux avec une signification positive. En dépit de cela, il a maintenu son statut en tant que perspective, car il est inscrit dans un réseau international d’institutions qui va de l’Organisation des nations unies aux ong. Après tout, des milliards de personnes ont fait usage de ce « droit au développement », comme il est dit dans la résolution de l’assemblée plénière de l’onu de 1986. Nous, les auteurs et autrices du Dictionnaire du développement, étions impatients de proclamer la fin de l’ère du développement ; nous n’avions pas anticipé que le coma politique durerait des décennies. Pourtant, nous avions raison – même si nous avions imaginé que cela se déroulerait différemment.
Dans le programme de l’Agenda 2030 des Nations unies pour les Objectifs de développement durable (odd), la chute de l’idée de développement est maintenant évidente. L’époque où le développement signifiait une « promesse » est révolue depuis longtemps. En ces temps-là, on parlait de jeunes nations aspirant à se lancer sur la voie du progrès. En effet, le discours du développement était porteur d’une promesse historique monumentale : qu’à terme, toutes les sociétés finiraient par combler le fossé qui les sépare des riches et profiteraient des fruits de la civilisation industrielle. Cette époque est révolue : la vie quotidienne est désormais plus souvent une question de survie que de progrès. Si la politique de lutte contre la pauvreté a été couronnée de succès à certains endroits, cela fut au prix d’inégalités encore plus grandes ailleurs, et au prix de dommages environnementaux irréparables. Le réchauffement de la planète et l’érosion de la biodiversité ont jeté le doute sur le fait que les nations développées seraient le pinacle de l’évolution sociale. Au contraire, le progrès s’est avéré être une régression, car la logique capitaliste à l’œuvre dans le Nord global ne peut qu’exploiter la nature. Des « Limites à la croissance » en 1972 aux « Limites planétaires » en 2009, l’analyse est claire : le développement en tant que croissance conduit à une insoutenabilité de la planète Terre pour les humains. Les odd – qui portent le développement dans leur titre – sont une tromperie sémantique. Ils devraient en fait être nommés « Objectifs de survie durable ».
La géopolitique du développement a également implosé. Qu’est-il advenu de l’impératif de « rattrapage », si fondamental dans l’idée de développement ? Il convient ici de citer un passage du document qui annonçait les odd : « Ce programme a une portée et une importance sans précédent. […] Les objectifs et les cibles qui y sont énoncés ont un caractère universel et concernent le monde entier, pays développés comme pays en développement. » Le changement de mentalité ne pourrait être exprimé plus clairement : « la géopolitique du développement », selon laquelle les nations industrielles seraient l’exemple à suivre pour les pays les plus pauvres, a été mise au rebut. Tout comme l’ère de la guerre froide a pris fin en 1989, le mythe du rattrapage s’est évaporé en 2015. Rarement un mythe n’a été enterré aussi tranquillement. Quel est l’intérêt du développement s’il n’y a pas de pays que l’on peut qualifier de « développé durablement » ? En dehors de cela, la géographie économique du monde a changé. D’un point de vue géopolitique, l’ascension rapide de la Chine en tant que plus grande puissance économique de la planète a été spectaculaire. Les sept pays nouvellement industrialisés les plus importants sont maintenant économiquement plus forts que les États industriels traditionnels, bien que le G7 prétende toujours être hégémonique. La mondialisation a presque dissous le schéma Nord-Sud en place.
De plus, le développement a toujours été une construction statistique. Sans le chiffre magique, le produit intérieur brut (pib), il était impossible d’établir un classement des nations du monde. La comparaison des revenus était le point de départ de la réflexion sur le développement. C’était la seule manière pour déterminer la pauvreté ou la richesse relative d’un pays. Depuis les années 1970, cependant, une dichotomie est apparue dans le discours sur le développement, juxtaposant l’idée de développement en tant que croissance à l’idée de développement en tant que politique sociale. Des institutions telles que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (fmi) et l’Organisation mondiale du commerce (omc) ont continué à s’incliner devant l’idée de développement conçu comme croissance, tandis que le Programme des Nations unies pour le développement (pnud), le Programme des Nations unies pour l’environnement (pnue) et la plupart des ong ont mis l’accent sur l’idée de développement en tant que politique sociale. Ainsi, le terme « développement » est devenu une expression fourre-tout. Les odd sont issus de cette tradition. La croissance économique n’est plus le seul objectif, mais le réductionnisme de la pensée du développement ne disparaît pas si facilement. Au lieu des chiffres du pib, nous disposons désormais d’indicateurs sociaux – nutrition, santé, éducation, environnement – afin de cartographier la performance d’un pays. Les données permettent la comparaison, et la comparaison permet de calculer des déficits le long d’un axe temporel, tout comme entre les groupes et les nations. La réduction des déficits dans le monde a été l’objectif du développement durant ces 70 dernières années. En ce sens, l’indice de développement humain, à l’instar du pib, est un indice de déficit ; il classe les pays de manière hiérarchique et part de l’hypothèse qu’il n’y a qu’une seule forme d’évolution sociale. C’est ainsi que la pensée du développement révèle son secret : elle vit de la dictature de la comparaison quantitative.
Perspective
L’année même de la publication de notre Dictionnaire du développement, un autre livre faisait fureur : La Fin de l’histoire et le Dernier Homme de Francis Fukuyama. Celui-ci a marqué l’atmosphère de l’époque : le triomphe de l’Occident avec sa démocratie et ses conditions de vie industrialisées. Vingt-cinq ans plus tard, en 2018, aucune de ses promesses ne s’est concrétisée. Au contraire, le désarroi, voire le chaos, la peur et la colère se sont largement répandus et contrastent fortement avec le triomphalisme des années 1990. Si l’on devait trouver un mot pour décrire l’atmosphère actuelle dans l’hémisphère nord et dans certaines parties de l’hémisphère sud, ce serait : la peur de l’avenir, la peur que les perspectives de vie se réduisent et que nos enfants et petits-enfants soient moins bien lotis que nous. La suspicion que les attentes suscitées par le développement ne seront pas satisfaites se répand parmi la classe moyenne mondiale. Éloignés de leurs traditions, informés des styles de vie occidentaux à travers leurs smartphones, et pourtant exclus du monde moderne : c’est le sort de trop de gens, et pas seulement dans les pays pauvres. Ainsi, la confusion culturelle et les crises écologiques alimentent la peur de l’avenir.
De cette façon, l’âge moderne expansif s’est enlisé, et il est temps d’en sortir. En un coup d’œil, on peut identifier trois récits qui répondent à la peur de l’avenir : les récits de la « forteresse », du « mondialisme » et de la « solidarité ». La « pensée de la forteresse », qui s’exprime à travers le néonationalisme, fait renaître le passé glorieux d’un peuple imaginaire. Les dirigeants autoritaires redonnent de la fierté à certains, en transformant les autres en boucs émissaires – qu’il s’agisse des musulmans ou de l’onu. Cela conduit à la haine envers les étrangers, parfois couplée à un fondamentalisme religieux. Une sorte de « chauvinisme de l’abondance » s’est largement répandu, en particulier dans les nouvelles classes moyennes dont les biens matériels doivent être défendus contre les pauvres. En revanche, dans le « mondialisme », nous trouvons l’image de la planète comme un symbole archétypique. Au lieu du mercantilisme de la forteresse de « America First », les mondialistes promeuvent un monde de libre-échange, idéalement déréglementé, qui est censé apporter la richesse et le bien-être aux entreprises et aux consommateurs et consommatrices du monde entier. L’élite libérale mondialisée peut aussi avoir peur de l’avenir, mais de telles difficultés peuvent apparemment être surmontées grâce à la « croissance verte et inclusive » et aux technologies intelligentes.
Le troisième récit – celui de la « solidarité » – est différent. La peur de l’avenir appelle à la résistance contre les puissants, les garants d’une société du chacun pour soi et de la poursuite capitaliste du profit. L’importance doit au contraire être donnée aux droits humains – collectifs et individuels – et aux principes écologiques. Les forces du marché ne sont pas une fin en soi, mais des moyens d’atteindre une fin. Comme l’exprime le slogan « Penser global, agir local », un localisme cosmopolite se nourrit d’une politique locale qui doit aussi prendre en compte des besoins plus larges. Cela signifie le démantèlement progressif du mode de vie impérial qu’exige la civilisation industrielle, ainsi que la redéfinition de formes de prospérité frugale. Selon les mots du pape François, actuellement l’un des plus importants hérauts de la solidarité avec son encyclique Laudato si’ :
« Nous savons que le comportement de ceux qui consomment et détruisent toujours davantage n’est pas soutenable, tandis que d’autres ne peuvent pas vivre conformément à leur dignité humaine. C’est pourquoi l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties. » (§ 193)
J’ai le sentiment que ce Dictionnaire du post-développement s’enracine profondément dans le récit de la solidarité. Les quelque 100 entrées décrivent de nombreuses voies vers une transformation sociale qui place l’empathie avec les humains et les non-humains au premier plan. Ces visions s’opposent fermement au nationalisme xénophobe et au mondialisme technocratique. Il est très encourageant de constater que la théorie et la pratique de la solidarité – comme en témoigne déjà la diversité géographique des autrices et auteurs de ce dictionnaire – semblent avoir atteint tous les coins du monde.