Introduction
« Qui suis-je exactement ? », je me suis pendant longtemps posée cette question. J’ai toujours pensé que c’était normal d’avoir ce genre de questionnement, même encore aujourd’hui. Je me suis souvent dit qu’il était normal de douter, de se chercher, d’interroger son rapport au genre, au désir, aux normes. Et pourtant, malgré les années, cette part de moi reste encore floue, indécise.
C’est dans ce cheminement personnel que le mot « queer » a commencé à faire sens pour moi. À l’origine, ces termes désignaient « étrange », « déviant », mais les communautés LGBTQ+ les ont retournés pour en faire des étendards de résistance et de fierté. Se dire queer, c’est refuser les cases traditionnelles du genre et de la sexualité, c’est accepter l’ambiguïté, parfois l’inconfort, mais aussi cette force incroyable de pouvoir se définir autrement.
Cette dimension à la fois politique et sensible du mot queer m’a naturellement conduite à m’interroger sur sa place dans le design graphique. J’ai envie de montrer comment le design graphique queer s’est construit comme un véritable espace d’expression, d’affirmation identitaire et de création de communautés. Des affiches militantes d’ACT UP aux zines underground, en passant par les flyers de clubs, les graphzines expérimentaux et les productions éditoriales alternatives, les designers queer ont développé des formes visuelles qui parviennent à traduire leurs expériences, leurs combats, mais aussi leurs rapports à l’intime.
Cela m’amène à la question centrale de ce mémoire : Comment le design graphique queer a-t-il construit ses propres codes visuels pour affirmer des identités marginalisées, et quelles tensions émergent lorsque cette esthétique de résistance circule des marges vers les institutions ?
Pour y répondre, ma recherche s’articulera autour de quatre axes complémentaires. D’abord, je remonterai aux sources du design graphique queer, des années 1970 à aujourd’hui, en m’attardant particulièrement sur la manière dont ces créations circulent et sont perçues, du grand public aux institutions. Ensuite, je plongerai dans l’univers créatif des designers queer, leurs choix esthétiques, leurs intentions, mais aussi les témoignages qui éclairent leur pratique au quotidien. Puis j’aborderai la question du sexe, de l’intimité et de cette politique du regard qui traverse leurs œuvres. Enfin, je m’intéresserai à la construction d’une mémoire graphique queer, et à la façon dont le design queer contemporain s’inscrit dans ces héritages tout en les réinventant.
I. Origine et évolution du design graphique queer : des années 1970 à aujourd’hui
I.1. Les années 1970 : naissance du design queer
À la fin des années 1970, le design queer émerge comme un langage graphique alternatif, né de la nécessité pour les communautés LGBTQ+ de se rendre visibles dans un contexte social difficile. Ce vocabulaire s’appuie sur des techniques accessibles qui sont le collage, photocopie détournée, typographie manuscrite et interventions directes sur la matière imprimée. Le graphisme devient alors un outil politique central pour informer, rassembler et affirmer des identités marginalisées. Les fanzines DIY posent les bases d’une esthétique brute et anti-institutionnelle qui redéfinit les règles visuelles.
Pour illustrer cette émergence du design queer, deux exemples apparaissent paradigmatiques : FILE Magazine du collectif General Idea et L’affiche de The Rocky Horror Picture Show. Ces objets visuels ont en commun d’avoir circulé au-delà du seul milieu queer et d’avoir touché un public plus large, tout en portant des codes graphiques transgressifs caractéristiques de cette période.
Le collectif General Idea joue un rôle déterminant avec FILE Magazine (1972–1989). Le volume 3, numéro 4
General Idea, File Magazine, vol. 3, no. 4, Fall 1977 Centre Pompidou / Bibliothèque Kandinsky. de 1977 montre une composition classique perturbée par des interventions punk, comme des éclaboussures, des typographies irrégulières. Ce sabotage visuel modifie un format normatif par une expressivité marginale, créant un objet familier et déstabilisant. FILE affirme ainsi un langage queer qui déconstruit les conventions.
En parallèle, il y a l’affiche du film The Rocky Horror Picture Show de 1975. Son style visuel est volontairement kitsch, exagéré et provocant, et on le voit bien dans ses affiches. Elles mélangent des images découpées, utilisent des couleurs qui claquent, et ont des polices d’écriture particulières. Tout ça, c’est une façon de rejeter les règles classiques du design graphique, et cela rappelle le théâtre et le spectacle. Comme FILE, The Rocky Horror Picture Show transforme le visuel en acte de résistance, en détournant les conventions, il offre une version alternative des corps, des genres et du désir, participant à l’élaboration d’un graphisme queer, conscient et militant.

Ces deux exemples, bien que différents dans leur format et leur diffusion, partagent une même stratégie visuelle. Celle du détournement et de la transgression des codes graphiques dominants. FILE Magazine et The Rocky Horror Picture Show établissent les fondements d’un design queer qui refuse la neutralité et fait du visuel un espace de revendication identitaire et politique.
I.2. 1980 à 1990 : évolution et diversification
Les années 1980 marquent un tournant pour le design queer, qui devient un outil de mobilisation politique d’urgence. Face à l’épidémie de sida, à l’inaction gouvernementale et au silence médiatique, les communautés LGBTQ+ inventent de nouveaux modes de communication pour alerter et mobiliser. Le design devient une question de survie collective. L’affiche SILENCE=DEATH, créée par le collectif éponyme, incarne cette mutation
Manifestation d’ACT UP devant la Federal Drug Administration, 11 octobre 1988, Rockville (Maryland), photographie documentaire. Les militants d’ACT UP bloquent le bâtiment de la FDA afin d’exiger l’accès aux traitements expérimentaux pour les personnes vivant avec le VIH/SIDA, brandissant les slogans « Silence = Death » et « AIDS : America Is Doing Nothing ». Photographie : Peter Ansin / Getty Images.. Ses choix graphiques sont d’une grande efficacité, avec la présence d’un triangle rose inversé sur fond noir, lettres en capitales blanches. Cette simplicité radicale répond à la nécessité de percer l’espace urbain saturé de New York. Le triangle rose, symbole de la persécution nazie(1987)
Tableau du système de classification des prisonniers dans les camps de concentration nazis, à partir de 1937, tableau explicatif imprimé, utilisé par la SS pour l’identification et la catégorisation des détenus selon des codes de couleur et de symboles cousus sur les uniformes. Source : United States Holocaust Memorial Museum (USHMM). détourné en emblème de résistance, établit un parallèle entre génocides passés et abandon des malades du sida. La matérialité participe de son efficacité, extension des affichages dans le Village, impression d’omniprésence. L’affiche est reprise par ACT UP dès 1987, devenant l’un des symboles visuels les plus puissants des luttes queer. Au-delà de la communauté, SILENCE=DEATH s’impose comme un symbole universel de résistance face à l’indifférence et à l’injustice, transcendant son origine militante pour devenir une icône reconnaissable par tous. SILENCE=DEATH inaugure une période où le design queer se professionnalise sans perdre son urgence politique, diversifiant ses stratégies visuelles du fanzine confidentiel à l’affiche de guérilla urbaine.
Ces formes militantes, nées dans l’urgence, vont progressivement investir festivals, expositions et campagnes institutionnelles, soulevant la question de leur réception et de leur possible récupération.
I.3. Réceptions et circulations : du public aux institutions
Près de cinquante ans après, les designs queer amorcent une circulation sans précédent, passant des marges militantes vers les espaces institutionnels et commerciaux. Les festivals de la fierté, les expositions muséales, ainsi que les campagnes d’organisation LGBTQ+ légitiment progressivement cette esthétique alternative.
Cependant, cette institutionnalisation soulève des tensions entre visibilité et édulcoration. Le projet Marche des Visibilités du studio D’ailleurs
Marche des visibilités, 2018, affiche créée par le studio D’ailleurs pour le collectif organisateur de la Marche. L’identité visuelle questionne la notion de « famille traditionnelle » à travers les symboles rainbow LGBT+. illustre cette problématique. Conçu pour l’espace public institutionnel, leur esthétique, fondée sur la chaleur humaine et la déconstruction de la “famille” traditionnelle, privilégie une lisibilité grand public au détriment de la radicalité formelle historique du design queer. Les visuels, bien qu’ils mettent en scène l’égalité et la pluralité des configurations familiales adoptent des codes graphiques consensuels, appropriés pour tout le monde, qui s’éloignent de l’esthétique brute, transgressive et contre-culturelle des origines. Cette normalisation visuelle révèle comment les institutions peuvent diluer la charge subversive du design queer pour le rendre acceptable au plus grand nombre.

L’affiche SILENCE=DEATH montre bien comment les choses évoluent de façon complexe. Elle a été créée en 1987, en pleine crise du sida, pour être utilisée dans la rue, comme un outil de combat urbain. Mais depuis, elle est devenue une œuvre qu’on expose dans les musées. Le fait que ACT UP se l’approprie, puis qu’elle circule dans les institutions culturelles, ça montre comment quelque chose qui était militant au départ peut finir par être reconnu comme patrimoine culturel. Cette consécration nous fait alors poser comme question, le triangle rose sur fond noir conserve-t-il sa puissance subversive lorsqu’il est exposé derrière une vitrine de musée ou reproduit sur des produits dérivés commerciaux?
Pour l’affiche du film L’Inconnu du lac (2013), par Tom de Pékin
L’Inconnu du lac, 2013, affiche du film d’Alain Guiraudie réalisée par l’illustrateur Tom de Pékin., les réactions demeurent profondément contrastées. Elle a été interdite d’affichage pour son caractère sexuel explicite et révèle la persistance du rejet et de l’incompréhension face aux représentations queer non adoucies. Les réactions oscillent ainsi entre appropriations commerciales, légitimations muséales et résistances, témoignant d’une esthétique queer toujours négociée entre subversion et normalisation.
II. Esthétiques, intentions et témoignages : s’approprier le design queer
II.1. Le design comme traduction visuelle et témoignage des expériences queer
Les designers queer emploient le graphisme comme un outil narratif permettant de traduire visuellement leurs expériences personnelles et collectives. Parmi les sujets récurrents de cette pratique figurent l’identité, la visibilité, la communauté, la mémoire, l’intimité et la résistance. Le design devient ainsi un espace d’expression où se croisent témoignages intimes et revendications politiques, prolongeant l’héritage militant des années 1980 à 1990 tout en s’adaptant aux possibilités offertes par les technologies numériques contemporaines. Queering the Map incarne cette évolution vers une nouvelle forme de témoignages collectifs. Lancée en 2017 par Lucas LaRochelle, cette plateforme participative permet à des personnes queer du monde entier de géolocaliser des souvenirs ou des expériences intimes sur une carte interactive accessible en ligne. Chaque point représente un moment vécu, comme une rencontre, un premier baiser, une violence subie ou un instant de joie partagée. Cette cartographie affective transforme l’espace géographique en un lieu de mémoire où s’accumulent des milliers de récits anonymes, démocratisant la prise de parole à l’échelle mondiale. En rendant visible des expériences habituellement confinées à la sphère privée, Queering the Map poursuit le travail de visibilisation initié par les fanzines et les affiches militantes, tout en créant un espace où intimité et communauté se rejoignent.

Révolution typographique post-binaire
Révolution typographique post-binaire, projet de recherche initié par Camille Circlude et Enz@ Le Garrec. Plateforme collaborative explorant les typographies inclusives, non-binaires et post-binaires. Issue du mémoire La typographie post-binaire. Au-delà de l’écriture inclusive (Éditions B42). Accessible à l’adresse typo
Bye Bye Binary, collective franco-belge fondée en novembre 2018, dédiée à l’exploration de nouvelles typographies inclusives et non binaires. Le designer Tristan Bartolini, membre clé de la collective, a notamment créé l’alphabet L’inclusif-ve composé de 40 caractères, récompensé par le Prix Art Humanité de la Croix-Rouge en 2020. dont le designer Tristan Bartolini est membre, illustre cette ambition. Cette collective franco-belge développe des typographies variables proposant des formes intermédiaires entre masculin et féminin, permettant d’écrire sans imposer de genre fixe. Les glyphes évoluent sur un axe continu, rendant visible graphiquement la fluidité identitaire que la langue peine à exprimer. Cette intervention transforme l’acte d’écrire en geste politique, où chaque caractère devient le témoin d’une identité qui refuse l’assignation.
Parallèlement, le Queer Design Club, fondé en 2019 par Rebecca Booker et John Voss, constitue une communauté en ligne qui célèbre l’intersection de l’identité queer et du design. Cette plateforme connecte et rend visible les designers LGBTQIA+ à travers un espace numérique participatif. L’ampleur de cette communauté témoigne de la vitalité du design queer, plus de 4 000 designers issus de plus de 70 pays participent à cette archive collective. Le projet rassemble des créations visuelles où chaque designer témoigne de son parcours à travers son travail graphique. Le site devient ainsi une archive vivante, perpétuant le geste de visibilisation collective initié par les premières générations militantes. Cette dimension internationale et quantitative révèle comment le design queer, autrefois marginal et local, s’est constitué en réseau global structuré.

II.2. Le design comme action de réappropriation
Le design queer, loin de se limiter à témoigner, cherche à se réapproprier les codes visuels dominants en concevant ses propres espaces, supports et langages. Le projet Queer[ed] Design de Pia Pandelakis illustre parfaitement cette démarche qui remet en question les bases même du design. Ce site, qui allie pédagogie et engagement, est le résultat du travail de l’enseignante-chercheuse. Elle s’interroge sur la manière dont le design contribue à instaurer et préserver les normes de genre, de classe et de sexualité.
Visuellement, le site incarne cette volonté de déconstruction dès la page d’accueil. Le contenu principal se déploie comme une cartographie interactive. Il se trouve plusieurs strates organiques aux contours irréguliers se superposent, fonctionnant comme des territoires thématiques. Sur ces surfaces sont disposées des “pins” de localisation colorés, chacun renvoyant à une définition ou un concept théorique. Cette métaphore cartographique transforme le savoir en territoire à explorer. L’utilisateur navigue entre les couches conceptuelles comme on parcourait une géographie des savoirs queer. Le design devient ainsi performatif, pratiquant la déconstruction qu’il théorise en refusant la hiérarchie linéaire traditionnelle du site web au profit d’une exploration spatiale et tactile.
Son approche va bien au-delà d’une simple critique des stéréotypes visuels. Elle nous montre comment chaque élément, chaque conception graphique contribue de manière active à l’établissement d’identités normatives. En s’appuyant sur les outils des études queer, postcoloniales et sur le handicap, Queer[ed] Design propose des pistes pour “faire vriller les normes” et imaginer une pratique qui dérange activement les conventions. Le design devient alors un espace où déconstruire les assignations présentes dans nos environnements visuels et nos objets du quotidien.


III. Sexe, intimité et politique du regard
III.1. Représenter l’intime : entre pudeur, dévoilement et vulnérabilité
Queering the Map
Queering the Map, 2017, plateforme web interactive créée par Lucas LaRochelle. Cartographie participative permettant aux personnes queer du monde entier de géolocaliser des souvenirs et expériences intimes. Accessible en ligne à l’adresse queeringthemap
Lorsqu’un utilisateur ouvre le site, il découvre une carte interactive du monde parsemée de points cliquables. En cliquant sur un de ces points, un texte apparaît, révélant un témoignage anonyme. Le point reste fixé sur la carte, mais aucune photo, aucun visage n’apparaît. Cette circulation entre les points crée une exploration intime mais distanciée, où l’on voyage à travers les émotions des autres sans jamais les voir.
Cette approche visuelle évite la surexposition en remplaçant la représentation explicite du corps par une cartographie des émotions. Les points présents sur la carte se transforment en indices, en souvenirs qui préservent l’intimité tout en manifestant la présence queer dans l’espace public. Le fait de préserver l’anonymat des témoignages favorise une expression libre sans jugement visuel. On peut partager son expérience de première relation sexuelle, une rencontre secrète ou un instant affectueux sans jamais se dévoiler visuellement. La vulnérabilité s’exprime davantage par nos mots et nos lieux que par notre apparence physique, ce qui ouvre un espace où se dévoiler en toute sécurité. Au fil des récits qui s’accumulent, la carte devient comme un livre d’émotions où nos histoires personnelles se mêlent à une mémoire collective. Cette cartographie révèle aussi des territoires du désir et de la violence, montrant comment certains lieux portent en eux le poids de multiples vécus, entrelacés à travers le temps.
Cependant, les couvertures des zines réalisées par AA Bronson et Philip Aarons articulent une tension entre pudeur et dévoilement à travers la fragmentation corporelle et la couleur. Les fragments de corps en slip ou encore les fesses cadrées au centre, opèrent un équilibre subtil. Ils montrent sans tout révéler, créant une zone intermédiaire entre exhibition et retenue. Le choix du slip comme frontière minimale entre nudité et pudeur incarne parfaitement cette ambivalence, le vêtement intime devenant à la fois protection et invitation au regard. Contrairement à Queering the Map qui protège l’intimité par l’abstraction totale, ces zines assument une vulnérabilité visuelle directe pour renverser le male gaze et construire une contre-iconographie queer. La représentation du corps dénudé, même fragmenté, expose une intimité réelle tout en la contrôlant par le cadrage, montrer des fesses sans visage préserve l’anonymat tout en affirmant une liberté corporelle. Cette stratégie visuelle permet d’exprimer le désir sans tomber dans la sur-exposition pornographique, créant un dévoilement mesuré et politiquement chargé.

III.2. Le sexe comme langage graphique
Dans ces projets, le sexe cesse d’être un sujet représenté pour devenir un outil de communication visuelle, un vocabulaire graphique qui affirme une liberté corporelle et construit une contre-iconographie face aux normes hétérosexuelles dominantes.
Présenté lors des GAY TIMES Honours 2022, ce projet rassemble 10 designers et 2 intelligences artificielles
GAY TIMES Honours 2022, projet rassemblant 10 designers et 2 intelligences artificielles imaginant des affiches de soirées LGBTQ+ en 2072. Affiche créée par Michael Morton, inspirée des flyers rave des années 1990, utilisant typographie expérimentale et rendu 3D aux couleurs vibrantes. qui imaginent des affiches de soirées se déroulant en 2072, explorant ainsi la vie nocturne LGBTQ+ du futur comme espace inclusif, sûr et créatif. L’affiche de Michael Morton, inspirée des flyers rave des années 1990, emploie une typographie fragmentée et illisible qui fait du texte un corps graphique mutant, reflet de la multiplicité des identités queer. Les formes de lettres diversifiées et le rendu 3D en couleurs vibrantes traduisent visuellement la non-fixité des genres et des désirs, transformant l’annonce de soirée en manifeste esthétique. Cette projection spéculative vers 2072 utilise le sexe et la culture nocturne comme espace de liberté future, où les corps queer continueront de se rassembler hors des normes diurnes hétérosexuelles. Le choix d’imaginer des clubs fictifs cinquante ans plus tard affirme que la culture de la fête gay n’est pas une phase transitoire mais un futur durable et expansif, ancrant politiquement le désir homosexuel dans l’avenir.
Cet optimisme visuel projeté vers 2072 contraste violemment avec l’urgence tragique qui a marqué le design queer des années 1980. L’affiche SILENCE = DEATH a été conçue par le collectif éponyme en 1987. Le silence sur l’acceptation du désir homosexuel est représenté telle une sentence de mort. Ce message était d’autant plus fort qu’il s’affichait dans un contexte de crise au sein de la communauté à cause des ravages du SIDA.
La présence du triangle rose inversé est une référence directe au marquage nazi des homosexuels retourné en signe de résistance. Sur fond noir, ce symbole se présente comme un avertissement visuel brutal. L’équation typographique « SILENCE = DEATH » transforme l’inaction politique et le refus de cette identité sexuelle en meurtre collectif, faisant du dévoilement et de la parole sur le sexe gay un impératif de survie. Cette affiche, avec ses choix graphiques forts, a rapidement circulé crée une lisibilité maximale qui circule rapidement dans l’espace urbain et les manifestations. Le poster fait du corps malade et du désir homosexuel des sujets politiques urgents, renversant la logique moraliste qui voyait le SIDA comme punition divine pour briser le silence institutionnel meurtrier. La liberté festive imaginée pour 2072 se construit ainsi sur les cendres de cette lutte vitale, où le design a dû transformer la maladie et la mort en acte de résistance graphique.

IV. Construire une mémoire graphique queer
IV.1. Réseaux, archives et transmissions
Nous allons nous poser comme question, pourquoi garder une trace visuelle? Pendant longtemps, l’histoire des personnes LGBTQIA+ a été effacée, cachée ou ignorée. Les affiches, les fanzines, les logos, et tous les objets graphiques créés par ces communautés risquaient de disparaître avec le temps. Pourtant tous ces visuels racontent une histoire importante, celle de la lutte pour exister, pour être visible, pour revendiquer des droits. C’est pour cette raison que des initiatives comme QSPACE sont nées. QSPACE est un projet d’archivage qui rassemble et préserve les créations graphiques du mouvement LGBT+. On y trouve par exemple la célèbre affiche SILENCE = DEATH. Cette archive montre que le design graphique n’est pas qu’une question d’esthétique mais que c’est un outil politique, un moyen de résister et de ne pas être oublié. Cette affiche montre toute la force du design graphique comme outil politique. Avec très peu de moyens, elle a réussi à mobiliser des milliers de personnes et à marquer durablement les esprits. Quand on archive ces visuels, on fait plusieurs choses à la fois. On crée une mémoire collective, on montre aux nouvelles générations qu’elles ne sont pas les premières à se battre, et donne une légitimité à ces créations en les considérant comme patrimoine culturel. Le design graphique devient alors un témoin de l’Histoire.
Les fanzines quant à eux, représentent une autre forme de mémoire graphique. Ces petites publications faites à la main, souvent photocopiées et distribuées dans les marges, existent depuis les années 1970. L’article du centre Pompidou sur le sujet, qui retrace le parcours d’AA Bronson du collectif General Idea, montre comment ces objets graphiques ont permis aux communautés LGBTQIA+ de raconter leurs propres histoires, sans attendre la validation des médias traditionnels.
Dans ces fanzines, on y trouve des témoignages intimes, des dessins expérimentaux, des poèmes, des revendications politiques. Tout se mélange. Le design graphique y est brut, personnel, parfois maladroit, mais toujours sincère. Ces publications ont circulé de main en main, créant ainsi des liens entre des personnes qui se sentaient isolées. Elles ont construit une culture visuelle alternative, une mémoire souterraine qui a survécu malgré la précarité de ces supports. Aujourd’hui, ces fanzines sont de plus en plus collectés et conservés par des institutions culturelles comme le Centre Pompidou. Cette institutionnalisation soulève une tension, des objets créés dans la marge, volontairement en dehors du système, entrent désormais dans les musées. Si cette reconnaissance est importante, le défi reste de préserver leur esprit de liberté et de contestation tout en leur donnant une place officielle dans l’histoire du design graphique.
À côté des archives institutionnelles, il existe des réseaux créés par et pour les designers queer. C’est le cas du Queer Design Club, fondé en 2019 par Rebecca Booker et John Voss. Cette plateforme en ligne rassemble des designers LGBTQIA+ du monde entier. Le but est de créer un espace où ces créatifs peuvent se rencontrer, partager leur travail, s’entraider et surtout être visibles dans un milieu professionnel où ils ont souvent été invisibilisés.
Ce type d’initiative montre que la transmission ne passe pas seulement par les musées ou les livres d’histoire. Elle passe aussi par des plateformes participatives où chacun peut contribuer à construire une mémoire vivante et collective.
IV.2. Le design queer aujourd’hui : héritages et mutations
Le design graphique queer ne regarde pas seulement le passé pour préserver sa mémoire. Il se tourne aussi vers l’avenir pour imaginer de nouveaux possibles. C’est ce qu’on appelle le “design spéculatif”. Dans ce dernier, le design favorise le rêve, explore des scénarios futurs, et pose des questions sur le monde qu’on veut construire.
Le projet « 10 artistes conçoivent des affiches de club imaginant l’avenir de la vie nocturne LGBTQ+ en 2072 » illustre parfaitement cette démarche. Ces visuels imaginent des espaces nocturnes du futur où les personnes LGBTQIA+ peuvent se rassembler en toute sécurité, exprimer leur créativité et célébrer leur diversité.
Ce type de projet est important parce qu’il montre que le design graphique queer ne se contente pas de réagir au présent ou de commémorer le passé. Il propose des visions, il ouvre des horizons. Les affiches créées mélangent souvent des références historiques avec des éléments futuristes, créant un dialogue entre les luttes d’hier et les espoirs de demain.
Le design graphique devient ainsi un outil de projection, un moyen de visualiser concrètement des futurs désirables.
Conclusion
Au terme de ce parcours, une chose devient claire, le design graphique queer n’a jamais été qu’une simple question d’esthétique. C’est un outil de survie, de résistance et de mémoire. Des fanzines photocopiés des années 1970 aux plateformes numériques d’aujourd’hui, ces créations ont toujours eu le même objectif, c’est de rendre visible ce qu’on voulait effacer, dire ce qu’on voulait faire taire, exister malgré tout.
Ce mémoire a montré comment le design queer s’est construit dans l’urgence, comment il a évolué entre les marges et les institutions, et comment il continue de se réinventer. Les choix esthétiques, ces formes brutes, ces collages, ces typographies qui dérangent, ne sont pas gratuits. Ils portent une histoire, des luttes, des corps qui refusent de se plier aux normes.
Mais cette entrée dans les musées, cette visibilité gagnée, pose aussi des questions. Quand une affiche militante devient icône de musée, que reste-t-il de sa colère ? Quand les institutions s’approprient ces codes pour les rendre plus acceptables, ne perd-on pas ce qui faisait leur force ?
Ce qui me frappe le plus, c’est que malgré ces tensions, le design queer continue d’inventer. Il archive pour ne pas oublier, mais il projette aussi des futurs possibles. Il témoigne de l’intime sans tout dévoiler, il transforme le sexe en langage politique, il crée des espaces, même virtuels, où exister autrement.
Pour ma part, ce travail m’a permis de mieux comprendre ce que signifie se réapproprier le design. Ce n’est pas juste créer des images, c’est façonner des outils pour exister, pour se raconter, pour laisser une trace. Et peut-être que c’est ça, finalement, la réponse à ma question du début, “ qui suis-je exactement ?”. Je suis aussi ce que je donne à voir, ce que je choisis de montrer ou de cacher, ce que je transmets. Le design graphique queer m’a appris qu’on peut refuser les cases, rester dans le flou, et que c’est déjà une forme de résistance.
Références
Sitographie
Être queer, ça veut dire quoi au juste ?, Santé Magazine
Article sur les identités queer et leurs enjeux sociaux.
URL : Être queer
(consulté en 2025)
Fanzine, Wikipédia
Définition du fanzine et de son rôle dans les cultures alternatives et militantes.
URL : https://
(consulté en 2025)
Fanzines, Patrimoine culturel LGBT+
Ressource patrimoniale consacrée aux fanzines comme mémoire graphique et militante des communautés LGBTQIA+.
URL : Fanzines — Patrimoine culturel LGBT+
Queer, Wikipédia
Définition du terme queer, son évolution historique, politique et culturelle.
URL : https://
(consulté en 2025)
Articles
“Queer Zines” : The political journey of fanzines from gay and lesbian culture, Centre Pompidou
Article retraçant l’histoire politique et graphique des fanzines queer depuis les années 1970, à travers le parcours de AA Bronson.
URL : “Queer Zines”: The political journey of fanzines from gay and lesbian culture – Pompidou+ – Centre Pompidou
Dorne, Geoffrey (2017). « Queer[ed] Design » pour comprendre le design des genres. Graphisme et interactivité [blog]. URL : « Queer[ed] Design » pour comprendre le design des genres – Graphisme et interactivité (Consulté en 2025)
Gorny, Liz (2022). “Meet Queer Design Club, a community connecting LGBTQIA+ designers and a vital data project”. It’s Nice That, A New Angle.
URL: Meet Queer Design Club
“Le queer design pour mieux travailler”, Fabio Lador
Article explorant l’impact des approches queer sur les méthodes de travail et les pratiques professionnelles du design.
URL : https://
(consulté en 2025)
“Comment la culture queer impacte-t-elle le design ?”
Article montrant comment la culture queer transforme le design graphique en outil de visibilité, d’expression et de lutte politique.
URL : Comment la culture Queer impacte
Design
D’ailleurs, Marche des Visibilités
Projet de design graphique engagé illustrant l’inscription du design queer dans l’espace public, à travers une approche inclusive et accessible.
URL : D’ailleurs – Studio de design graphique éthique | Marche des visibilités
“10 artistes conçoivent des affiches de club imaginant l’avenir de la vie nocturne LGBTQ+ en 2072”
Projet présenté lors des GAY TIMES Honours 2022, explorant des futurs queer à travers le design spéculatif et la culture nocturne.
URL : 10 artistes conçoivent des affiches de club imaginant l’avenir de la vie nocturne LGBTQ+ en 2072
Queer[ed] Design, Pia Pandelakis
Projet de recherche et d’enseignement interrogeant le design à travers les études de genre et les queer studies.
URL : Queer[ed] Design : le cours
Queer Design Club
Communauté internationale connectant des designers LGBTQIA+, valorisant les contributions queer dans le champ du design.
URL : Queer Design Club
Queering the Map
Plateforme participative permettant de cartographier des souvenirs et expériences queer, transformant la carte en dispositif narratif et politique.
URL : QUEERING THE MAP
Révolution typographique post-binaire
Plateforme de recherche et de partage autour de typographies inclusives, non-binaires et post-binaires, remettant en question la binarité de genre dans la langue française.
URL : Révolution typographique post
“SILENCE = MORT : comment une affiche de protestation emblématique est née”
Article retraçant la conception de l’affiche Silence = Death, ses choix graphiques et son impact politique dans le contexte de la crise du sida.
URL : Littéraire Centre » SILENCE = MORT : Comment une affiche de protestation emblématique est née
Archives
Projet d’histoire orale, ACT UP
Archive de témoignages retraçant l’histoire des luttes LGBTQIA+ et le rôle du design graphique dans l’activisme.
URL : Projet d’histoire orale ACT UP
QUEER GRAPHIC DESIGN PROJECT, QSPACE
Projet d’archivage retraçant l’histoire du mouvement LGBT+ à travers sa production graphique (affiches, identités visuelles, publications).
URL : QUEER GRAPHIC DESIGN PROJECT — QSPACE
Remerciements
Je tiens à exprimer mes sincères remerciements à Corinne Melin pour l’accompagnement attentif qu’elle m’a accordé tout au long de l’élaboration de ce document. Son regard, ses conseils qu’elle m’a transmis ont constitué un appui fondamental dans ma démarche. Ils m’ont permis de clarifier mes intentions, de structurer ma réflexion et d’approfondir des notions parfois complexes. Les pistes de lecture et de réflexion proposées ont largement contribué à nourrir mon questionnement et à enrichir mon approche, tant sur le plan théorique que personnel.
Au fil de ce travail, ces échanges ont été déterminants pour me permettre de prendre du recul, d’affiner mes choix et de donner une cohérence à l’ensemble du document. Ils ont également renforcé mon intérêt pour les thématiques abordées et m’ont encouragé à aller plus loin dans l’analyse et la compréhension des enjeux soulevés.
Je souhaite également remercier mon entourage, dont le soutien a été constant tout au long de cette rédaction. Leur présence, leurs encouragements, leurs discussions et leurs relectures ont été d’une aide précieuse. Leur confiance et leur écoute ont largement contribué à me permettre d’aboutir à ce projet.