SORCIÈRES

MONA CHOLLET

LA PUISSANCE
INVAINCUE
DES FEMMES

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UNE VIE À SOI.
LE FLÉAU
DE L’INDÉPENDANCE
FÉMININE

« Bonjour Gloria, je suis si heureuse d’avoir enfin l’occa- sion de vous parler... »

Ce jour de mars 1990, sur CNN, Larry King reçoit Gloria Steinem, monstre sacré du féminisme aux États- Unis. Une téléspectatrice appelle de Cleveland, Ohio. La voix est douce et on présume qu’il s’agit d’une admira- trice. Mais, très vite, on comprend qu’on s’est trompé. « Je pense que votre mouvement a été un échec complet, accuse la voix suave. Je pense que vous êtes l’une des causes principales du déclin de notre belle famille et de notre belle société américaines. Quelques questions : j’aimerais savoir si vous êtes mariée ? si vous avez des enfants ?... » Par deux fois, l’invitée, très calme, répond crânement « non ». Interrompue par le présentateur, qui tente diplomatiquement de résumer son propos, la vengeresse anonyme conclut en lançant : « Je pense que Gloria Steinem devrait brûler en enfer ! » Séquence reprise dans le documentaire de Peter KUNHARDT,Gloria. In Her Own Words, HBO, 2011. Voir en ligne.

Journaliste devenue très active dans la défense des droits des femmes au début des années 1970, Gloria Steinem (née en 1934) a toujours donné du fil à retordre à ses ennemis. D’abord, sa beauté et ses nombreux amants invalident l’allégation classique selon laquelle les revendications féministes ne feraient que dissimuler l’aigreur et la frustration de laiderons à qui aucun homme n’a fait l’honneur de jeter son dévolu sur elles. En outre, la vie pleine et intense qu’elle a menée et qu’elle mène toujours, tourbillon de voyages et de découvertes, de militantisme et d’écriture, d’amours et d’amitiés, complique sérieusement la tâche à ceux pour qui l’existence d’une femme ne saurait avoir de sens sans le couple et la maternité. À un journaliste qui lui demandait pourquoi elle ne se mariait pas, elle avait fait cette réponse restée célèbre : « Je n’arrive pas à m’accoupler en captivité. »

Elle a dérogé à cette ligne de conduite à l’âge de soixante-six ans, pour que son compagnon d’alors, qui était sud-africain, puisse obtenir sagreen card et rester aux États-Unis. Elle l’a épousé en O klahoma, chez son amie la leader amérindienne Wilma Mankiller, lors d’une cérémonie cherokee suivie d’un « fantastique petit déjeuner » ; pour l’occasion, elle avait revêtu son « plus beau jean ». Son mari est mort d’un cancer trois ans plus tard. « Parce que nous avons été légalement mariés, certains pensent qu’il a été l’amour de ma vie, et que j’ai été le sien, confiait Steinem des années plus tard à la journaliste Rebecca Traister, qui enquêtait sur l’histoire du célibat féminin aux États-Unis. C’est vraiment ne rien comprendre à la singularité humaine. Il avait été marié deux fois auparavant et il avait de merveilleux enfants adultes. J’avais vécu plusieurs histoires heureuses avec des hommes qui sont encore mes amis et qui constituent ma famille choisie. Certaines personnes ont un seul partenaire au cours de leur vie, mais ce n’est pas le cas de la plupart d’entre nous. Et chacun de nos amours est essentiel et unique. » Rebecca TRAISTER,All the Single Ladies,op. cit. Voir en ligne.

Jusqu’à la fin des années 1960, rappelle Rebecca Traister, le féminisme américain était dominé par la tendance Betty Friedan – autrice en 1963 de La Mystique féminine, critique retentissante de l’idéal de la femme au foyer. Friedan défendait « celles qui voulaient l’égalité, mais tout en continuant d’aimer leur mari et leurs enfants ». La critique du mariage en tant que tel n’est apparue dans le mouvement que grâce à la naissance du combat pour les droits des homosexuels et à la plus grande visibilité des lesbiennes. Mais, même alors, il paraissait impensable à beaucoup de militantes que l’on puisse être hétérosexuelle et ne pas souhaiter se marier Cela ne signifie évidemment pas que le mariage n’avait jamais été critiqué auparavant.Cf. par exemple Voltairine DE CLEYRE, Le mariage est une mauvaise action [1907], Éditions du Sextant, Paris, 2009.; « du moins jusqu’à ce que Gloria apparaisse ». Grâce à elle et à quelques autres, en 1973,Newsweek constatait qu’il était « enfin possible d’être à la fois célibataire et entière ». À la fin de la décennie, le taux de divorce avait explosé, atteignant près de 50 %. Rebecca TRAISTER,All the Single Ladies,op. cit.

ASSISTÉES,
FRAUDEUSES
ET ÉLECTRONS
LIBRES

Il faut toutefois préciser que, cette fois encore, les féministes blanches américaines réinventaient l’eau chaude. D’une part, les femmes noires, descendantes d’esclaves, n’avaient jamais été soumises à l’idéal de domesticité dénoncé par Betty Friedan. Elles revendiquaient fièrement leur statut de travailleuses, comme l’avait théorisé dès 1930 l’avocate Sadie Alexander, première Africaine-Américaine à décrocher – en 1921 – un doctorat en économie. Stephanie COOTZ, A Strange Stirring. « The Feminine Mystique » and American Women at the Dawn of the 1960s, Basic Books, New York, 2011. À cela s’ajoutait une longue tradition d’engagement politique et communautaire. L’impressionnante Annette Richter, par exemple, qui a le même âge que Gloria Steinem et qui, comme elle, a vécu essentiellement seule et est restée sans enfants, aurait sans doute mérité de devenir une figure aussi célèbre qu’elle. Après des études brillantes, elle a travaillé toute sa vie pour le gouvernement à Washington, tout en dirigeant la société d’entraide secrète de femmes noires que son arrière-arrière-grand-mère avait fondée en 1867, alors qu’elle était encore une esclaveCf. Kaitlyn GREENIDGE,
« Secrets of the South », Lennyletter.com, 6 octobre 2017.
. Par ailleurs, les Africaines-Américaines, en raison de la dégradation de leur situation économique après la Seconde Guerre mondiale, avaient cessé en grand nombre de se marier et commencé bien avant les Blanches à avoir des enfants hors mariage. Cela leur avait valu, dès 1965, un blâme du sous-secrétaire d’État au Travail Daniel Patrick Moynihan, qui les accusait de mettre en danger la « structure patriarcale de la société américaine ».Cité par Rebecca TRAISTER,All the Single Ladies,op. cit.

À partir de la présidence de Ronald Reagan, dans les années 1980, le discours conservateur a créé la figure honnie de lawelfare queen, la « reine de l’aide sociale », qui peut être noire ou blanche, même si, dans le premier cas, il s’y ajoute une connotation raciste. Le président lui-même colporta pendant plus de dix ans l’histoire – mensongère – de l’une de ces « reines » qui, affirmait-il sans vergogne, utilisait « quatre-vingts noms, trente adresses et douze cartes de sécurité sociale », grâce à quoi son revenu net d’impôt était « supérieur à 150 000 dollars ».Cf. Serge HALIMI,Le Grand Bond en arrière [2004], Fayard, Paris, 2006. En somme, la dénonciation – bien connue en France – des « assistés » et des « fraudeurs », mais au féminin... Durant sa campagne pour devenir gouverneur de la Floride, en 1994, Jeb Bush estimait que celles qui touchaient l’aide sociale feraient mieux « de prendre leur vie en main et de trouver un mari ». Dans le roman d’Ariel GoreNous étions des sorcières, qui se déroule en Californie au début des années 1990, l’héroïne, une jeune mère célibataire (blanche), commet l’erreur de confier à sa nouvelle voisine, dans le coin de banlieue où elle vient de s’installer, qu’elle survit grâce à des timbres alimentaires. Apprenant cela, le mari de la voisine vient hurler des insultes sous ses fenêtres ; il lui vole son chèque dans sa boîte à lettres. La jeune femme déménage en catastrophe le jour où, rentrant chez elle avec sa fille, elle trouve, clouée à la porte de sa maison, une poupée peinturlurée de rouge avec les mots : « Crève, salope assistée (welfare slut) ».Ariel GORE,We Were Witches, Feminist Press, New York, 2017. En 2017, un tribunal du Michigan a effectué une recherche en paternité pour un enfant de huit ans né d’un viol ; sans consulter personne, il a accordé l’autorité parentale conjointe et le droit de visite au violeur, dont il a aussi ajouté le nom sur le certificat de naissance et à qui il a communiqué l’adresse de sa victime. La jeune femme a commenté : « Je touchais des bons alimentaires et le paiement de l’assurance maladie pour mon fils. Je suppose qu’ils cherchaient un moyen de faire des économies ».Mike MARTINDALE, « Michigan rapist gets joint custody »,The Detroit News, 6 octobre 2017. Une femme doit avoir un maître, quitte à ce qu’il s’agisse de l’homme qui l’a enlevée et séquestrée alors qu’elle avait douze ans.

L’un des artisans de la désastreuse réforme de l’aide sociale menée en 1996 par Bill Clinton, qui saccagea un filet de sécurité aux mailles déjà très largesCf. Loïc WACQUANT, « Quand le président Clinton “réforme” la pauvreté »,Le Monde diplomatique, septembre 1996., parlait encore en 2012 du mariage comme de la « meilleure arme antipauvreté ». Ce qui, argue Rebecca Traister, revient à tout faire à l’envers : « Si les hommes politiques s’inquiètent de la baisse du nombre de mariages, ils devraient augmenter le montant de l’aide sociale » – puisqu’on se marie plus facilement lorsqu’on jouit d’un minimum de stabilité économique. « Et s’ils s’inquiètent de la pauvreté, ils devraient augmenter le montant de l’aide sociale. C’est aussi simple que cela. » En outre, fait-elle remarquer, même si les femmes non mariées réclamaient réellement un « État-mari », qu’y aurait-il de scandaleux à cela, quand les hommes blancs, « et en particulier les hommes blancs riches et mariés », ont longtemps bénéficié du soutien d’un « État-épouse » pour assurer leur propre indépendance à travers des subventions, des prêts ou des réductions d’impôt ?Rebecca TRAISTER, All the Single Ladies,op. cit.Mais l’idée que les femmes sont des individus souverains, et non de simples appendices, des attelages en attente d’un cheval de trait, peine à se frayer un chemin dans les esprits – et pas seulement chez les politiciens conservateurs.

En 1971, Gloria Steinem a cofondé le mensuel féministeMs. Magazine. Ni « Miss » (qui désigne une célibataire) ni « Mrs. » (qui désigne une femme mariée), « Ms. » (qui se prononce « Mizz ») est l’équivalent féminin exact de « Mr. », « monsieur » : un titre qui ne dit rien du statut matrimonial de la personne qu’il désigne. Il a été inventé en 1961 par une militante des droits civiques, Sheila Michaels. Elle en avait eu l’idée en voyant une faute de frappe sur une lettre adressée à sa colocataire. Elle-même n’avait jamais été la « propriété d’un père », puisque ses parents n’étaient pas mariés ; elle ne voulait pas devenir celle d’un mari et elle cherchait un terme qui exprime cela. À l’époque, beaucoup de jeunes filles se mariaient à dix-huit ans et Michaels en avait vingt-deux : être une « miss » signifiait être un « accessoire resté sur une étagère ». Pendant dix ans, elle se présenta comme « Ms. », en supportant les rires et les quolibets. Puis une amie de Gloria Steinem qui avait entendu parler de son idée la souffla aux fondatrices du magazine, qui cherchaient un titre. En adoptant « Ms. », elles popularisèrent enfin le terme, qui connut un large succès. La même année, Bella Abzug, députée de l’État de New York, fit passer une loi qui autorisait son usage sur les formulaires fédéraux. Interrogé sur le sujet à la télévision en 1972, Richard Nixon, pris de court, répondit avec un petit rire gêné qu’il était « sans doute un peu vieux jeu », mais qu’il préférait en rester à « Miss » ou « Mrs. ». Dans un enregistrement secret de la Maison-Blanche, on l’entend maugréer auprès de son conseiller Henry Kissinger, après l’émission : « Mais merde, combien de gens ont réellement lu Gloria Steinem et en ont quelque chose à foutre ? »Séquence reprise dans le documentaire de Peter KUNHARDT,Gloria. In Her Own Words,op. cit. En rappelant l’histoire de ce mot, en 2007, la journaliste duGuardian Eve Kay se souvenait de sa propre fierté le jour où elle avait ouvert son premier compte en banque en s’inscrivant comme « Ms » (le titre étant aussi usité, sans point, au Royaume-Uni) : « J’étais une personne indépendante, avec une identité indépendante, et “Ms” l’exprimait parfaitement. C’était un petit pas symbolique – je savais que cela ne signifiait pas que les femmes étaient les égales des hommes –, mais il importait d’annoncer au moins mon intention d’être libre. » Elle encourageait les lectrices à faire de même : « Choisissez “Miss” et vous voilà condamnée à une immaturité infantile. Choisissez “Mrs” et vous voilà condamnée à être le bien meuble d’un type. Choisissez “Ms” et vous devenez une femme adulte pleinement responsable de sa vie ».Eve KAY, « Call me Ms », The Guardian, Londres, 29 juin 2007.

Lorsque, en France, quarante longues années plus tard, Osez le féminisme ! et les Chiennes de garde ont enfin mis le sujet sur la table avec leur campagne « “Mademoiselle”, la case en trop », qui demandait la disparition de cette option sur les formulaires administratifs, la démarche a été perçue comme une énième lubie de féministes désœuvrées. Les réactions ont oscillé entre les soupirs de nostalgie, les trémolos sur l’assassinat de la galanterie française par ces garces et les injonctions ulcérées à se mobiliser « sur des sujets plus graves ». « On a d’abord cru à un gag », se gaussait Alix Girod de l’Ain dans un éditorial deElle. Elle rappelait un usage honorifique et marginal du « mademoiselle », quand on l’attribue à des actrices célèbres qui n’ont jamais été liées durablement à un seul homme : « Il faut défendre mademoiselle parce que Mademoiselle Jeanne Moreau, Mademoiselle Catherine Deneuve et Mademoiselle Isabelle Adjani. » Dans cette optique, elle soutenait avec un brin de mauvaise foi que généraliser le « madame » – en français, on n’a pas inventé de troisième terme – revenait à traiter toutes les femmes comme des femmes mariées : « Ça signifierait que, pour ces féministes-là, c’est mieux d’être officiellement casée, plus respectable ? » – ce qui n’était évidemment pas le propos des associations concernées. Très vite, toutefois, il apparaissait que son véritable regret tenait à la connotation de jeunesse associée à « mademoiselle » : « Il faut défendre mademoiselle parce que, quand le marchand de primeurs de la rue Cadet m’appelle comme ça, je ne suis pas dupe, mais je sens que je vais avoir droit à mon basilic gratuit. » (Elle oubliait que, en l’occurrence, les canonnières de la dictature féministe n’étaient dirigées que sur les formulaires administratifs et ne mettaient donc pas forcément en péril son basilic gratuit.) Elle concluait en réclamant que l’on ajoute plutôt une case « Pcsse », afin de défendre « notre droit inaliénable à être des princesses »Alix GIROD DE L’AIN, « Après vous Mademoiselle ? », Elle, 19 octobre 2011.... Si navrant soit-il, son propos avait le mérite de révéler combien les femmes sont conditionnées à chérir leur infantilisation et à déduire leur valeur de leur objectification – ou du moins les femmes françaises, car, dans le même temps,Marie Claire assurait que, au Québec, « ce terme témoigne d’une pensée si archaïque qu’appeler une femme “mademoiselle” garantit une claque en retour ».Claire SCHNEIDER, « N’appelez plus les féministes “Mademoiselle” ! », Marieclaire.fr, 27 septembre 2011.

L’AVENTURIÈRE,
MODÈLE
INTERDIT

Si elle n’en a pas l’exclusivité, la célibataire incarne l’indépendance féminine sous sa forme la plus visible, la plus évidente. Cela en fait une figure haïssable pour les réactionnaires, mais la rend aussi intimidante pour nombre d’autres femmes. Le modèle de la division sexuelle du travail dont nous restons prisonniers produit aussi d’importants effets psychologiques. Rien, dans la façon dont la plupart des filles sont éduquées, ne les encourage à croire en leur propre force, en leurs propres ressources, à cultiver et à valoriser l’autonomie. Elles sont poussées non seulement à considérer le couple et la famille comme les éléments essentiels de leur accomplissement personnel, mais aussi à se concevoir comme fragiles et démunies, et à rechercher la sécurité affective à tout prix, de sorte que leur admiration pour les figures d’aventurières intrépides restera purement théorique et sans effet sur leur propre vie. Sur un site de presse américain, en 2017, une lectrice lançait cet appel au secours : « Dites-moi de ne pas me marier ! » Âgée de vingt ans, elle avait perdu sa mère deux ans et demi plus tôt. Son père s’apprêtait à se remarier et à vendre la maison familiale, et ses deux sœurs étaient déjà mariées – l’une ayant des enfants et l’autre des projets d’enfant. À son prochain retour dans sa ville natale, elle devrait partager la chambre de la nouvelle belle-fille de son père, âgée de neuf ans, et cette perspective la déprimait. Elle n’avait pas de petit ami, mais, tout en sachant que cet état d’esprit risquait de lui faire prendre de mauvaises décisions, elle était obsédée par le désir de se marier elle aussi. Dans sa réponse, la journaliste soulignait le handicap dont souffrent les filles lorsqu’il s’agit d’affronter les bouleversements de l’âge adulte, en raison de la façon dont elles sont socialisées : « Les garçons sont incités à envisager leur trajectoire future de la façon la plus aventureuse possible. Conquérir le monde tout seul représente le destin le plus romantique qu’ils puissent imaginer, en espérant qu’une femme ne viendra pas tout gâcher en leur mettant le fil à la patte. Mais, pour une femme, la perspective de tracer son chemin dans le monde est dépeinte comme triste et pathétique aussi longtemps qu’il n’y a pas un type dans le tableau. Et c’est une tâche si énorme que de réinventer le monde en dehors de ces conventions étroites ! »Heather HAVRILESKY, « “Tell me not to get married !” », Ask Polly, TheCut.com, 27 septembre 2017.

Cela ne signifie pas qu’un homme ne peut pas souffrir de manque affectif ou de solitude ; mais, au moins, il n’est pas environné de représentations culturelles qui aggravent – ou quicréent – la misère de sa situation. Au contraire : la culture lui offre des appuis. Même le geek renfermé et mal dans sa peau a pris sa revanche, devenant le Prométhée du monde contemporain, auréolé d’argent et de succès. Comme le dit un journaliste, « dans la culture masculine il n’y a pas de princesse charmante, pas de mariage merveilleux avec des costumes magnifiquesCité par Charlotte DEBEST,Le Choix d’une vie sans enfant, PUR, « Le sens social », Rennes, 2014.». A contrario, les femmes apprennent à rêver de « romance » – davantage que d’« amour », selon la distinction établie par Gloria Steinem : « Plus une culture est patriarcale et polarisée en termes de genre, plus elle valorise la romance », écrit-elle. Au lieu de développer en soi toute la palette des qualités humaines, on se contente de la palette de celles qui sont dites féminines ou masculines, en cherchant sa complétude à travers l’autre, dans des relations superficielles vécues sur le mode de l’addiction. Et les femmes y sont davantage vulnérables : « Dans la mesure où la plupart des qualités humaines sont étiquetées “masculines”, et où seules quelques-unes sont “féminines”, elles ont un plus grand besoin de projeter des parts vitales d’elles-mêmes sur un autre être humain.Gloria STEINEM,Revolution from Within. A Book of Self-Esteem, Little, Brown and Company, New York, 1992.»

Dans ce contexte, la femme indépendante suscite un scepticisme général. La sociologue Érika Flahault montre comment ce scepticisme s’est exprimé en France dès l’apparition, au début du XXe siècle, de femmes sans conjoint qui vivaient seules – alors qu’auparavant elles étaient « prises en charge par leur parenté, leur clan ou leur communauté dans presque tous les cas ». Elle exhume ces mots du journaliste Maurice de WaleffeFondateur en 1920 du concours « La plus belle femme de France », ancêtre de Miss France..., en 1927 : « Un homme n’est jamais seul, à moins d’échouer comme Robinson Crusoë sur une île déserte : quand il se fait gardien de phare, berger ou anachorète, c’est qu’il le veut bien et que son humeur l’y pousse. Admirons-le, car la grandeur d’une âme se mesure à la richesse de sa vie intérieure, et il faut être diablement riche pour se suffire à soi-même. Mais vous ne verrez jamais de femme choisir cette grandeur-là. Plus tendres parce que plus faibles, elles ont plus besoin que nous de société. » Et, en 1967, dans un livre très lu, le médecin André Soubiran s’interrogeait : « Il faudrait savoir si la psychologie féminine s’accommode aussi bien qu’on pense de la liberté et de la non-domination de l’homme.André SOUBIRAN, Lettre ouverte à une femme d’aujourd’hui, Rombaldi, Paris, 1973. Cité par Érika FLAHAULT, Une vie à soi. Nouvelles formes de solitude au féminin, PUR, « Le sens social », Rennes, 2009.»

Il ne faut pas sous-estimer le besoin que nous avons de représentations – partagées par la majorité ou issues d’une contre-culture – qui, même sans que nous en soyons clairement conscients, nous soutiennent, donnent sens, élan, écho et profondeur à nos choix de vie. Nous avons besoin de calques sous le tracé de notre existence, pour l’animer, la soutenir et la valider, pour y entremêler l’existence des autres et y manifester leur présence, leur approbation. Quelques films des années 1970, portés par le féminisme de cette époque, ont pu jouer ce rôle pour les femmes indépendantes. DansMa brillante carrière de Gillian Armstrong, par exemple, sorti en 1979, Judy Davis incarne Sybylla Melvyn, une jeune Australienne du XIXe siècle ballottée entre la famille fortunée de sa mère et la pauvreté de la ferme paternelleIl s’agit d’une adaptation du premier roman de Miles Franklin (1879-1954), pionnière du féminisme australien.. Fantasque, joyeuse, passionnée d’art, Sybylla se révolte contre la perspective du mariage. Elle rencontre l’amour en la personne d’un riche héritier. Quand, après quelques péripéties, il lui demande sa main, elle refuse : « Je ne veux pas devenir une partie de la vie de quelqu’un avant d’avoir vécu la mienne », lui explique-t-elle, désolée. Elle lui confie qu’elle veut écrire : « Mais je dois le faire maintenant. Et je dois le faire seule. » Dans la dernière scène, elle achève un manuscrit. Au moment de l’envoyer à l’éditeur, elle savoure son bonheur, appuyée à la clôture d’un champ, dans la lumière dorée du soleil.

Unhappy end qui n’implique pas un homme et l’amour : c’est si exceptionnel que même moi, qui visionnais le film précisément pour y trouver cela, cela m’a un peu alarmée. Durant la scène où Sybylla éconduit l’amoureux, une partie de moi la comprenait (« Je ne veux pas devenir une épouse dans le bush qui a un enfant par an », lui dit-elle), mais une autre ne pouvait pas s’empêcher d’avoir envie de lui crier : « Quand même, meuf, tu es sûre ? » À l’époque où se déroule le film, refuser le mariage impliquait de renoncer complètement à vivre cet amour, alors que ce ne serait plus le cas par la suite – « Merde au mariage, pas aux hommes », clamait un tract distribué au Congrès pour l’union des femmes de New York en 1969Cité par Laurie LISLE,Without Child. Challenging the Stigma of Childlessness, Ballantine Books, New York, 1996.. Cela donne une dimension dramatique au choix de Sybylla, mais permet aussi d’affirmer un parti pris radical : oui, une femme aussi peut vouloir par-dessus tout réaliser sa vocation.

« Rudement futée, cette façon dont les hommes se sont arrangés pour mener la vie si dure aux femmes célibataires que, pour la plupart, elles sont tout heureuses de se marier, même mal », soupire Isadora Wing, l’héroïne du roman d’Erica JongLe Complexe d’Icare, qui, en 1973, a exploré dans toutes ses ramifications cette damnation féminine. Jeune poétesse, Isadora Wing (son nom de famille signifie « aile » en anglais) fugue en abandonnant son second mari afin de suivre un autre homme pour qui elle a eu le coup de foudre. Elle évoque les fringales irrépressibles qui l’habitent après cinq ans de mariage, cette « envie furieuse de foutre le camp, de vérifier si l’on est encore entière, si l’on a encore la force de tenir le coup, seule dans une cabane forestière, sans devenir folle » ; mais elle éprouve aussi des bouffées de nostalgie et de tendresse pour son mari (« Que je vienne à le perdre, et je ne serai même plus capable de me rappeler mon propre nom »). Pour une part, cette tension entre le besoin d’un ancrage amoureux et le besoin de liberté est partagée par les hommes et les femmes ; c’est elle qui rend le couple à la fois si désirable et si problématique. Mais Isadora se rend compte que, en tant que femme, elle est mal armée pour l’indépendance, même quand celle-ci lui devient nécessaire. Elle doute d’avoir le courage de ses ambitions. Elle se voudrait moins obsédée par l’amour, capable de se concentrer sur son travail et sur ses livres, de se réaliser à travers eux à l’instar d’un homme, mais elle constate que, quand elle écrit, c’est encore pour qu’on l’aime. Elle craint d’être à jamais incapable de savourer sa liberté sans culpabilité. Son premier mari, devenu fou, avait tenté de se jeter par la fenêtre en l’entraînant avec lui ; mais, même après cela, elle n’assume pas de l’avoir quitté : « Ce fut moi que je choisis, et le remords m’en tient encore. » Elle se rend compte qu’elle « ne peut se concevoir sans homme » : « Sinon, je me sentais aussi perdue qu’un chien sans maître, qu’un arbre sans racines ; j’étais une créature sans visage, une chose indéfinie. » Pourtant, la plupart des mariages qu’elle voit autour d’elle la consternent : « La question n’est pas : Quand cela a-t-il mal tourné ? Non, mais : Quand cela a-t-il jamais tourné rond ?Erica JONG,Le Complexe d’Icare [1973], traduit de l’anglais (États-Unis) par Georges Belmont, Robert Laffont, « Pavillons », Paris, 1976.» Il lui semble que les célibataires ne rêvent que de mariage tandis que les épouses ne rêvent que d’évasion.

« Le dictionnaire définit “un aventurier” comme “une personne qui vit, qui apprécie ou qui recherche l’aventure”, mais “une aventurière” comme “une femme prête à tout pour acquérir de la richesse ou une position sociale” », relève Gloria SteinemGloria STEINEM,My Life on the Road, Random House, New York, 2015.. Elle-même, de par son éducation très peu conventionnelle, a échappé à ce conditionnement qui pousse les filles à rechercher la sécurité : son père, qui avait toujours refusé d’être salarié, gagnait sa vie en exerçant divers métiers, comme celui de brocanteur itinérant, et entraînait toute la famille avec lui sur la route, de sorte qu’elle lisait sur la banquette arrière au lieu d’aller à l’école (elle n’a été scolarisée qu’à l’âge de douze ans). Il avait une telle « phobie du domicile », raconte-t-elle, que lorsqu’ils s’apercevaient qu’ils avaient oublié quelque chose à la maison, même s’ils venaient juste de partir, il préférait racheter les affaires manquantes plutôt que de rebrousser chemin. Dès qu’elle eut six ans, quand elle avait besoin de vêtements, il lui donnait de l’argent et attendait dans la voiture pendant qu’elle choisissait ce qui lui plaisait ; il en résultait « des achats aussi satisfaisants qu’un chapeau rouge de dame, des chaussures de Pâques vendues avec un lapin vivant ou une veste de cowgirl à franges ». Autrement dit, il la laissait libre de définir qui elle était. Plus tard, toujours entre deux avions, elle a reproduit le mode de vie de ce père adoré. Le jour où l’employeur pour qui elle travaillait à distance lui a demandé d’être présente au bureau deux jours par semaine, elle a « donné sa démission, acheté un cornet de glace et flâné dans les rues ensoleillées de Manhattan ». Son appartement a longtemps été un amas indistinct de cartons et de valises, et c’est seulement à la cinquantaine qu’elle a développé un certain sens du foyer : après quelques mois passés « à nidifier et à acquérir des draps et des bougies avec un plaisir quasi orgastique », elle a découvert que le fait de se sentir bien chez elle rehaussait le goût des voyages, et inversement. Mais, quoi qu’il en soit, draps et bougies n’ont pas été sa première préoccupation. Elle n’a pas appris d’emblée à se comporter comme une « fille » (elle raconte que, enfant, quand un adulte voulait l’embrasser sur la joue, elle le mordaitLeah FESSLER, « Gloria Steinem says Black women have always been more feminist than White women »,Quartz, 8 décembre 2017.) et elle y a probablement beaucoup gagné.

Érika Flahault, dans son enquête sociologique de 2009 sur la « solitude résidentielle des femmes » en France, distingue les femmes « en manque » – celles qui subissent leur situation et qui en souffrent –, les femmes « en marche » – celles qui apprennent à l’apprécier – et les « apostates du conjugal » : celles qui ont délibérément organisé leur vie, leurs amours et leurs amitiés en dehors du cadre du couple. Les premières, remarque-t-elle, indépendamment de leur trajectoire personnelle, mais aussi de leur classe sociale – l’une est une ancienne agricultrice, une autre une grande bourgeoise –, se retrouvent complètement démunies dès qu’elles n’ont pas, ou plus, la possibilité d’incarner la bonne épouse ou la bonne mère : elles partagent « une même socialisation fortement marquée par la division sexuelle des rôles et un attachement profond à ces rôles traditionnels, qu’elles aient eu ou non l’occasion de les assumer ». À l’opposé, les « apostates du conjugal » ont toujours cultivé une distance critique, voire une défiance totale à l’égard de ces rôles. Ce sont aussi des femmes créatives, qui lisent beaucoup et qui ont une vie intérieure intense : « Elles existent hors du regard de l’homme et hors du regard de l’autre car leur solitude est peuplée d’œuvres et d’individus, de vivants et de morts, de proches et d’inconnus dont la fréquentation – en chair et en os ou en pensée à travers des œuvres – constitue la base de leur construction identitaire.Érika FLAHAULT,Une vie à soi,op. cit.» Elles se conçoivent comme des individus, et non comme des représentantes d’archétypes féminins. Loin de l’isolement misérable que les préjugés associent au fait de vivre seule, cet affinement inlassable de leur identité produit un double effet : il leur permet d’apprivoiser et même de savourer cette solitude à laquelle la plupart des gens, mariés ou pas, sont confrontés, au moins par périodes, au cours de leur vie, mais aussi de nouer des relations particulièrement intenses, car émanant du cœur de leur personnalité plutôt que de rôles sociaux convenus. En ce sens, la connaissance de soi n’est pas un « égoïsme », un repli sur soi, mais une voie royale vers les autres. Contrairement à ce que veut nous faire croire une propagande insistante, la féminité traditionnelle n’est pas une planche de salut : chercher à l’incarner, adhérer à ses valeurs, loin d’assurer notre immunité, nous affaiblit et nous appauvrit.

La pitié réservée aux femmes célibataires pourrait bien dissimuler une tentative de conjurer la menace qu’elles représentent. En témoigne le cliché de la « fille à chat », dont le félin est censé combler les manques affectifsNadia DAAM, « À quel moment les femmes célibataires sont-elles devenues des “femmes à chat” ? », Slate.fr, 16 janvier 2017.. La journaliste et chroniqueuse Nadia Daam a ainsi publié un livre intituléComment ne pas devenir une fille à chat.L’art d’être célibataire sans sentir la croquetteNadia DAAM,Comment ne pas devenir une fille à chat.L’art d’être célibataire sans sentir la croquette, Mazarine, Paris, 2018.. Dans son spectacle « Je parle toute seule », l’humoriste Blanche Gardin raconte que ses amis lui ont conseillé de prendre un chat, signe à ses yeux que sa situation est vraiment désespérée : « On ne te dit pas : “Prends un hamster, ça vit deux ou trois ans, d’ici là tu auras rencontré quelqu’un” ; non : on te propose une solution sur vingt ans, quand même ! » Or le chat est l’« esprit familier » – que l’on appelle aussi tout simplement « le familier » – attitré de la sorcière, une entité surnaturelle qui l’assiste dans sa pratique de la magie et avec lequel elle peut parfois échanger son apparence. Dans le générique animé deMa sorcière bien-aimée, Samantha se transforme en chat pour se frotter contre la jambe de son mari, avant de sauter dans ses bras et de redevenir elle-même. DansL’Adorable Voisine (Bell, Book and Candle, 1958), de Richard Quine, la sorcière interprétée par Kim Novak, qui tient une boutique d’art africain à New York, demande à son siamois, Pyewacket – nom classique d’un familier –, de lui apporter un homme pour Noël. En 1233, une bulle du pape Grégoire IX avait déclaré le chat « serviteur du Diable ». Puis, en 1484, Innocent VIII ordonna que tous les chats vus en compagnie d’une femme soient considérés comme des familiers ; les « sorcières » devaient être brûlées avec leurs animaux. L’extermination des chats contribua à augmenter la population de rats, et donc à aggraver les épidémies de peste – pour lesquelles on blâmait les sorcièresJudika ILLES,The Weiser Field Guide to Witches. From Hexes to Hermione Granger, from Salem to the Land of Oz, Red Wheel/Weiser, Newburyport, 2010.... Matilda Joslyn Gage remarquait, en 1893, la persistance de la méfiance envers les chats noirs héritée de cette époque, qui se traduisait par la moindre valeur de leur fourrure sur le marché.Matilda Joslyn GAGE,Woman, Church and State,op. cit.

SUS
AUX
RÉFRACTAIRES

Quand les femmes ont l’audace de prétendre à l’indépendance, une machine de guerre se met en place pour les y faire renoncer par le chantage, l’intimidation ou la menace. Pour la journaliste Susan Faludi, tout au long de l’histoire, chaque progrès dans leur émancipation, si timide soit-il, a suscité une contre- offensive. Après la Seconde Guerre mondiale, le sociologue américain Willard Waller estimait que l’« indépendance d’esprit de certaines » avait « échappé à tout contrôle » à la faveur des bouleversements engendrés par le conflitSusan FALUDI,Backlash. La guerre froide contre les femmes [1991], traduit de l’anglais (États- Unis) par Lise-Éliane Pomier, Évelyne Chatelain et Thérèse Réveillé, Éditions des femmes/Antoinette Fouque, Paris, 1993., comme en écho auMalleus maleficarum : « Une femme qui pense seule pense à mal. » Les hommes, en effet, ressentent la plus petite brise d’égalité comme un typhon dévastateur – un peu comme les populations majoritaires se sentent agressées et se voient à la veille d’être submergées dès que les victimes du racisme manifestent la moindre velléité de se défendre. Outre la répugnance à renoncer à ses privilèges (privilège masculin ou privilège blanc), cette réaction trahit l’incapacité des dominants à comprendre l’expérience des dominés, mais peut-être aussi, en dépit de leurs protestations d’innocence indignées, une mauvaise conscience ravageuse (« Nous leur faisons tant de mal que si nous leur laissons la moindre marge de manœuvre, ils vont nous détruire »).

Pour sa part, Susan Faludi a minutieusement détaillé, dans un livre paru en 1991Idem., les multiples manifestations de ce qu’elle appelle la « revanche », ou le « retour de bâton » : la véritable campagne de propagande qui s’est développée tout au long des années 1980 aux États-Unis, à travers la presse, la télévision, le cinéma et les ouvrages de psychologie, pour contrer les avancées féministes de la décennie précédente. Avec un quart de siècle de recul, la grossièreté des moyens employés frappe encore davantage. Elle atteste une fois de plus que la raison d’être des médias est souvent l’idéologie et non l’information : études biaisées reprises sans aucun regard critique, totale absence de scrupules et de rigueur, paresse intellectuelle, opportunisme, sensationnalisme, panurgisme, fonctionnement en circuit fermé hors de tout lien avec une quelconque réalité... « Ce type de journalisme ne tire pas sa crédibilité des faits réels, mais de son pouvoir de répétition », observe Faludi. La thèse martelée et déclinée sur tous les supports au cours de cette période tient en deux mensonges :
1) les féministes ont gagné, elles ont obtenu l’égalité ;
2) maintenant, elles sont malheureuses et seules.

La seconde assertion ne vise pas à décrire une situation, mais à faire peur, à lancer un avertissement : celles qui osent déserter leur place et vouloir vivre pour elles-mêmes, au lieu de rester au service de leur mari et de leurs enfants, travaillent à leur propre malheur. Pour les en dissuader, on vise précisément ce qui, du fait de leur éducation, constitue leur point faible : leur peur panique de se retrouver livrées à elles-mêmes. « Elle redoute le crépuscule, ce moment pénible où l’obscurité enveloppe la ville et où les lumières s’allument une à une dans les cuisines chaleureuses », écrit vicieusement le New York Times dans un article sur les célibataires. Un manuel de psychologie intitulé Belles, intelligentes et seules met en garde contre le « mythe de l’autonomie ».Newsweek clame que les célibataires de plus de quarante ans ont « plus de chances d’être attaquées par un terroriste que de trouver un mari ». De toutes parts, on conjure les femmes de prendre garde au rapide déclin de leur fertilité, d’abandonner leurs ridicules plans sur la comète et de faire des enfants le plus tôt possible. On stigmatise les épouses qui n’ont pas su « faire de leur mari le centre de leur existence ». Des « experts » signalent une prétendue « augmentation du nombre de crises cardiaques et de suicides » chez les femmes actives. La presse publie des articles apocalyptiques sur les crèches sobrement intitulés « MAMAN, NE ME LAISSE PAS ICI ! ». Au zoo de San Francisco, « Koko, gorille femelle, dit à son gardien qu’elle veut un enfant ! », s’attendrit un quotidien local. Films et magazines se peuplent de mères au foyer resplendissantes et de célibataires exsangues dont le problème est qu’elles « attendent trop de la vie ».Idem.

La presse française entonne le même refrain, comme en témoignent ces quelques titres duMonde entre 1979 et 1987 : « Quand on appelle liberté la solitude », « Femmes, libres mais seules », « La France des femmes seules », « “Quand je rentre, personne ne m’attend” »Cité par Érika FLAHAULT, « La triste image de la femme seule »,in Christine BARD (dir.),Un siècle d’antiféminisme, Fayard, Paris, 1999.... Érika Flahault constate toutefois que, même à d’autres périodes, que ce soit dans la presse généraliste ou dans la presse féminine, le discours sur les femmes indépendantes n’ajamais été approbateur. Il a toujours été teinté de misérabilisme ou de condescendance. Là aussi, il s’agit davantage de produire un effet que de décrire une situation : « Placés dans la bouche d’une femme qui se prétend épanouie dans la solitude, des propos du type “Une femme n’est pas faite pour vivre sans homme” ont un impact beaucoup plus pervers que dans tout autre contexte. » Il faut lire la presse féministe de l’époque pour trouver des articles sur le sujet qui ne visent pas à ramener dans le troupeau la brebis égarée. Cette presse est la seule, en particulier, à prendre en compte l’« assaut culturel prolongéSusan FALUDI, Backlash,op. cit.» que l’on fait subir aux femmes vivant seules, et à envisager qu’il puisse expliquer le malaise éprouvé par nombre d’entre elles. Il y a en effet quelque chose de presque fascinant dans la façon dont la société leur met la misère pour mieux les confondre ensuite : « Ah ! Tu vois comme tu es malheureuse ! » Dans ces journaux, « loin d’être nié, analyse Érika Flahault, le choix d’une vie solitaire est rendu à sa juste dimension, celle d’une victoire sur les pressions multiples qui s’exercent sur l’individu dès sa naissance et conditionnent une grande partie de ses actes, “une bagarre contre les archétypes que l’on porte en soi, les conventions, la pression sociale continue et renouvelée” (Antoinette, février 1985)Érika FLAHAULT, Une vie à soi,op. cit.». Là, soudain, on entend d’autres témoignages, d’autres points de vue, comme celui-ci, dans laRevue d’en face, en juin 1979 : « Lente éclosion des désirs, réappropriation du corps, du lit, de l’espace et du temps. Apprentissage du plaisir pour soi, de la vacuité, de la disponibilité aux autres et au monde. »

Aujourd’hui, les rappels à la norme n’ont pas disparu : en 2011, Tracy McMillan, autrice et scénariste (elle a notamment participé à l’écriture de la série Mad Men), a fait un carton avec un billet – le plus lu de l’histoire du HuffPost – intitulé « Pourquoi vous n’êtes pas mariée ». Prétendant décrire une réalité, l’article révélait surtout l’image remarquablement méprisante et haineuse qu’elle se faisait de la lectrice célibataire. Elle commençait par faire mine de pénétrer sa psychologie en décelant l’envie qui, malgré ses efforts pour faire bonne figure et se persuader qu’elle était satisfaite de son sort, pointait à l’égard de ses amies déjà casées. Forte de la supériorité que lui conféraient ses trois expériences matrimoniales, elle détaillait ses hypothèses : si vous n’êtes pas mariée, c’est parce que « vous êtes une salope », parce que « vous êtes superficielle », parce que « vous êtes une menteuse »... Elle mettait en garde contre la colère, en particulier : « Vous êtes énervée. Contre votre mère. Contre le complexe militaro-industriel. Contre [la politicienne conservatrice] Sarah Palin. Et ça fait peur aux hommes. [...] La plupart veulent juste épouser une femme qui est gentille avec eux. Avez-vous déjà vu Kim Kardashian en colère ? Je ne crois pas. Vous avez vu Kim Kardashian sourire, se tortiller et faire une sex-tape. La colère des femmes terrifie les hommes. Je sais, il peut paraître injuste de devoir composer avec la peur et le sentiment d’insécurité des hommes pour pouvoir vous marier. Mais en réalité cela tombe très bien, puisque composer avec la peur et le sentiment d’insécurité des hommes est précisément une grande partie de ce que vous aurez à faire en tant qu’épouse. » Elle invitait à ne pas se montrer trop difficile dans le choix d’un partenaire, car « c’est là le comportement d’une adolescente ; or les adolescentes ne sont jamais contentes. Et elles se sentent aussi rarement d’humeur à cuisiner ». Enfin, bien sûr, elle admonestait les « égoïstes » : « Si vous n’êtes pas mariée, vous pensez probablement beaucoup à vous-même. Vous pensez à vos cuisses, à vos tenues, à vos sillons nasogéniensSillons allant du nez vers les coins de la bouche, cible de choix de la médecine esthétique.. Vous pensez à votre carrière ou, si vous n’en avez pas, vous pensez à vous inscrire au yogaTracy MCMILLAN, « Why you’re not married », HuffPost, 13 février 2011.. » Lire ces lignes en songeant à la longue histoire du sacrifice féminin, et à la dose de misogynie qu’il faut avoir intégrée pour ne pas envisager que le désir de réalisation personnelle puisse prendre d’autres visages que ceux-là, donne légèrement le vertige. Je ne vois pas l’équivalent d’une injonction aussi crue à la soumission et au renoncement dans le paysage médiatique français, où la promotion de la famille traditionnelle se fait peut-être davantage sous couvert de chic et de bon goût, à travers les images d’intérieurs idylliques et les interviews où des parents branchés racontent leur quotidien, leurs loisirs et leurs voyages, et donnent leurs adresses préféréesCf. Mona CHOLLET, « L’hypnose du bonheur familial »,Chez soi,op. cit., chapitre 6..

L’OMBRE
DES BÛCHERS

Au cinéma, le personnage de célibataire démoniaque le plus emblématique des années 1980 reste celui d’Alex Forrest – interprété par Glenn Close – dansLiaison fatale d’Adrian Lyne. Michael Douglas y incarne Dan Gallagher, un avocat qui, dans un moment de faiblesse, alors que son épouse et sa fille se sont absentées pour deux jours, cède aux avances d’une éditrice sexy croisée lors d’une soirée. Ils passent un week-end torride, mais, lorsqu’il veut s’en aller, la laissant à nouveau seule dans son loft vide et triste, elle s’accroche à lui et se taillade les poignets pour le retenir. Par la suite, les scènes montrant la joyeuse vie de famille de Dan auprès de son épouse douce et équilibrée (elle ne travaille pas) alternent avec les plans où Alex, en larmes, rendue à sa solitude lugubre, écouteMadame Butterfly en éteignant et rallumant sans cesse une lampe. À la fois pathétique et inquiétante, elle se met à le harceler, puis s’en prend à sa famille – dans une scène fameuse, elle tue le lapin de la fillette et le fait bouillir dans une marmite. Elle est enceinte de lui et elle refuse d’avorter : « J’ai trente-six ans, c’est peut-être ma dernière chance d’avoir un enfant ! » Comme sous le regard perçant de Tracy McMillan, la professionnelle émancipée et sûre d’elle tombe le masque, révélant une créature misérable qui se languit dans l’attente du sauveur susceptible de la faire accéder au rang de compagne et de mère.

Le film s’achève sur le meurtre de l’amante par l’épouse dans la salle de bains de la villa familiale où elle s’est introduite. Dans une première version, Alex se suicidait ; mais, après avoir montré cette fin à un public-test, la production – au grand dam de Glenn Close, qui s’y opposa en vain – en fit tourner une autre, plus conforme à ses désirs : « Le public voulait absolument tuer Alex, et non lui permettre de se tuer », explique placidement Michael DouglasBruce FRETTS, « Fatal Attraction oral history : rejected stars and a foul rabbit »,The New York Times, 14 septembre 2017.. À l’époque, dans les cinémas, des hommes manifestaient leur enthousiasme durant cette scène en vociférant : « Vas-y, écrase-lui la gueule à la pute ! »Susan FALUDI,Backlash,op. cit.. Après le dénouement du drame, alors que la police repart, le couple regagne l’intérieur de la maison, enlacé, et la caméra zoome sur une photo de famille encadrée sur une commode. Tout au long du film, déjà, la réalisation offrait régulièrement des gros plans lourdingues sur les photos de famille des Gallagher, soulignant par de savants cadrages tantôt le remords de l’époux infidèle, tantôt la rage impuissante de l’amante. À l’occasion des trente ans deLiaison fatale, en 2017, Adrian Lyne gémissait : « L’idée que j’aie voulu condamner les femmes qui font carrière et dire qu’elles étaient toutes des psychopathes est stupide. Je suis féministe !Bruce FRETTS,
« Fatal Attraction oral history : rejected stars and a foul rabbit », art. cit.
. » Il est vrai qu’aujourd’hui le féminisme est à nouveau à la mode... Ces protestations paraissent toutefois assez dérisoires au vu de la façon dont, à en croire Susan Faludi, le scénario a été inlassablement remanié dans un sens plus réactionnaire. Alors que, au départ, l’épouse était enseignante, elle est devenue femme au foyer ; la production a demandé que l’on rende le personnage du mari plus sympathique, en chargeant celui de l’amante. Adrian Lyne a eu l’idée d’habiller Alex de cuir noir et de l’installer tout près de la halle aux viandes de New York. En bas de chez elle, des feux brûlent dans des fûts en métal semblables à des « chaudrons de sorcière ».Susan FALUDI, Backlash,op. cit.

Mais la revanche que détaille Faludi ne s’est pas exercée que dans la sphère symbolique – même si, dans ce domaine aussi, elle a eu des effets tout à fait concrets. De même que, à l’époque des chasses aux sorcières, on multipliait les obstacles devant celles qui voulaient travailler comme les hommes, en leur interdisant l’accès à l’instruction ou en les expulsant des corporations, certaines se sont heurtées à une hostilité sans merci. En témoigne l’histoire de Betty Riggs et de ses collègues, employées de l’entreprise American Cyanamid (devenue depuis Cytec Industries) en Virginie de l’Ouest. En 1974, la direction est contrainte par les autorités à embaucher des femmes sur les chaînes de production. Y voyant une chance unique de sortir des boulots à 1 dollar de l’heure où elle est cantonnée, de pouvoir subvenir aux besoins de ses parents et de son fils et, à terme, quitter son mari violent, Betty Riggs fait le siège de la direction, qui rejette sa candidature sous divers prétextes. Au bout d’un an, elle réussit enfin à se faire engager, comme trente-cinq autres. Elle travaille à l’atelier des colorants où, la première année, la production s’améliore considérablement. Mais les employées sont harcelées par leurs collègues masculins ; un jour, elles voient une affichette qui dit : « Sauvez un emploi, tuez une femme. » Comme si cela ne suffisait pas, le mari de Betty Riggs met le feu à sa voiture sur le parking ; il s’introduit dans l’atelier pour lui casser la figure. Puis, à la fin de la décennie, l’entreprise s’intéresse soudain aux effets sur la santé de ses employées des substances qu’elles manipulent. Tout en se refusant à mettre en place des mesures de protection supplémentaires et alors que ces substances menacent aussi la santé reproductive des hommes, elle décide que les femmes fécondes de moins de cinquante ans ne pourront plus travailler dans cet atelier... à moins de se faire stériliser. Les salariées, au nombre de sept, sont déchirées. Cinq d’entre elles, parce qu’elles ont absolument besoin de cet emploi, se résignent à se faire opérer – dont Betty Riggs, qui n’a alors que vingt-six ans. Moins de deux ans plus tard, fin 1979, la direction, aux prises avec les services gouvernementaux chargés de veiller à la sécurité au travail, réagit en fermant l’atelier des colorants : « Les postes pour lesquels les femmes ont sacrifié leur utérus sont supprimés. » Elles perdront le procès qu’elles intenteront à l’entreprise : un juge fédéral estimera qu’elles ont « eu le choix »Idem.. Betty Riggs devra retourner aux « boulots de femme » et gagner sa vie en faisant des ménages. Pas de bûcher ici, mais toujours un pouvoir patriarcal qui exclut, qui cogne et qui mutile pour maintenir les réfractaires dans leur position d’éternelles subalternes.

QUI
EST
LE
DIABLE?

Qui est ce Diable dont le spectre, à partir du XIVe siècle, s’est mis à grandir aux yeux des hommes de pouvoir européens derrière chaque guérisseuse, chaque magicienne, chaque femme un peu trop audacieuse ou remuante, jusqu’à faire d’elles une menace mortelle pour la société ? Et si le Diable, c’était l’autonomie ?

« Toute la question du pouvoir, c’est de séparer les hommes de ce qu’ils peuvent. Il n’y a pas de pouvoir si les gens sont autonomes. L’histoire de la sorcellerie, pour moi, c’est aussi l’histoire de l’autonomie. D’ailleurs, une sorcière mariée, comme dansMa sorcière bien-aimée, c’est étrange... Les pouvoirs doivent toujours faire des exemples, montrer qu’on ne pourra pas continuer sans eux. En politique internationale, les pays les plus inquiétés sont toujours ceux qui veulent être indépendants », observe l’essayiste Pacôme Thiellement« Les sorcières », Hors-Serie.net, 20 février 2015.. Aujourd’hui encore, au Ghana, parmi les femmes contraintes de vivre dans des « camps de sorcières », 70 % ont été accusées après la mort de leur mari « Au Ghana, des camps pour “sorcières” »,Terriennes, TV5 Monde, 11 août 2014. Voir en ligne.. Dans le film (de fiction) de Rungano NyoniI Am Not a Witch (2017), qui se déroule dans un camp semblable en Zambie, les « sorcières » sont attachées à une bobine géante en bois par un long ruban blanc fixé dans leur dos, ce qui permet de contrôler strictement, au mètre près, leur liberté de mouvement. Ce dispositif est censé les empêcher de s’envoler pour aller commettre des meurtres – sans lui, elles seraient capables de voler « jusqu’au Royaume-Uni », dit-on. Si elles coupaient le ruban, elles se transformeraient en chèvres. Lui montrant sa propre bobine désormais hors d’usage, l’épouse du représentant local du gouvernement explique à Shula, la fillette envoyée dans ce camp, qu’elle aussi a été une sorcière, autrefois. Seules la respectabilité acquise par le mariage, ainsi qu’une docilité et une obéissance absolues, souligne-t-elle, lui ont permis de couper le ruban sans être changée en chèvre.

En Europe, avant la grande vague des procès en sorcellerie, il y avait eu au XVe siècle, comme un signe avant-coureur, le démantèlement du statut particulier des béguines, ces communautés de femmes présentes surtout en France, en Allemagne et en Belgique. Souvent veuves, ni épouses ni nonnes, échappant à toute autorité masculine, elles vivaient en communauté, dans de petites maisons individuelles voisinant avec des jardins potagers et médicinaux, allant et venant en toute liberté. Dans un roman plein de sensualité, Aline Kiner a redonné vie au grand béguinage royal de Paris, dont les vestiges sont encore visibles dans le MaraisSylvie BRAIBANT, « La Nuit des béguines, une histoire de femmes puissantes et émancipées au Moyen Âge, racontée dans un livre »,Terriennes, TV5 Monde, 13 octobre 2017. Voir en ligne.. Son héroïne, la vieille Ysabel, l’herboriste du béguinage, dont le logis embaume « le bois brûlé et les herbes amères », a « des yeux étranges, ni verts ni bleus, qui captent les nuances du ciel, des plantes de son jardin, des gouttes d’eau traversées par la lumière lorsqu’il pleut » – une sœur de Floppy Le Redoux. Certaines béguines vivent et travaillent même hors les murs, telle Jeanne du Faut, qui tient un commerce de soieries florissant. Elles connaissent une prospérité physique, intellectuelle et spirituelle aux antipodes du flétrissement auquel furent condamnées les milliers de femmes enfermées dans des couvents. (Au XIXe siècle, le poète Théophile Gautier, qui a confié sa fille aux religieuses de Notre-Dame de la Miséricorde, constate un jour qu’elle pue ; quand il réclame pour elle un bain par semaine, les sœurs, scandalisées, lui répondent que « la toilette de la religieuse consiste simplement à secouer sa chemiseCité par Guy BECHTEL, Les Quatre Femmes de Dieu,op. cit. ».) L’exécution de Marguerite Porete, une béguine du Hainaut brûlée pour hérésie en place de Grève (devant l’actuelle mairie de Paris) en 1310, sonne le glas de la tolérance dont faisaient l’objet ces femmes, de plus en plus mal vues en raison de leur « double refus d’obéissance, au prêtre et à l’épouxAline KINER, La Nuit des béguines, Liana Levi, Paris, 2017. ».

De nos jours, l’État n’organise plus des exécutions publiques de prétendues sorcières, mais la peine de mort pour les femmes qui veulent être libres s’est en quelque sorte privatisée : quand l’une d’elles est tuée par son compagnon ou son ex-compagnon (ce qui, en France, se produit une fois tous les trois jours en moyenne), c’est souvent parce qu’elle est partie ou qu’elle a annoncé son intention de le faire, telle Émilie Hallouin, ligotée par son mari sur les rails du TGV Paris-Nantes le 12 juin 2017, jour de ses trente-quatre ansCf. Titiou LECOQ, « “Elle s’appelait Lauren, elle avait 24 ans”: une année de meurtres conjugaux », Libération, 30 juin 2017.. Et la presse traite ces meurtres avec la même trivialité déréalisante que celle avec laquelle on évoque les bûchers des sorcièresSCf. le TumblrLes mots tuent, voir en ligne.. Lorsqu’un homme immole son épouse par le feu au Plessis-Robinson,Le Parisien (23 septembre 2017) commence par titrer : « Il met le feu à sa femme et incendie l’appartement », comme si la victime était un bien meuble et comme si l’information essentielle était l’incendie de l’appartement ; le journaliste semble presque trouver cocasse la maladresse du mari. Les seuls cas où l’on accorde à un féminicide la place qu’il mérite, où l’on reconnaît sa gravité, c’est lorsque le meurtrier est noir ou arabe, mais il s’agit alors d’alimenter le racisme et non de défendre la cause des femmes.

Au-delà de sa dimension de comédie hollywoodienne légère, le film de René ClairJ’ai épousé une sorcière (1942) peut être vu comme une célébration décomplexée de l’écrasement des femmes indépendantes. Exécutée avec son père pour sorcellerie dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, Jennifer (Veronica Lake) se réincarne au XXe siècle avec le projet de se venger du descendant de son accusateur. Mais elle boit par accident le philtre qu’elle lui destinait et c’est elle qui tombe amoureuse de lui. Désormais, ses pouvoirs lui servent à assurer la victoire de son homme aux élections : un vrai rêve de patriarche. Après quoi, lorsqu’il rentre à la maison, elle se précipite pour l’aider à mettre ses pantoufles et lui annonce son intention de renoncer à la magie pour devenir une « simple épouse qui sait se rendre utile ». Dès le départ, à vrai dire, cette sorcière infantile, capricieuse et enjôleuse, sous la tutelle de son père avant de passer sous celle de son mari, n’avait rien de la créature incontrôlable censée avoir terrifié ses juges. Ce sont littéralement des instances masculines qui lui insufflent vie. Lorsque son père et elle ressuscitent en esprit, elle le supplie : « Père, donnez-moi un corps ! », car elle rêve d’avoir à nouveau « des lèvres pour mentir à un homme et le faire souffrir » – et ici le portrait de la sorcière rejoint les lieux communs de la misogynie ordinaire. Il accède à son désir et lui donne l’apparence d’une « toute petite chose », comme le dit avec attendrissement une matrone qui lui prête une robe ; une jolie petite chose éthérée et gracieuse telle que Hollywood en produira encore tant, qui ne prend pas trop de place et qui s’habille d’une chemise de nuit en dentelle ou d’un manteau de fourrure pour mieux vamper son futur époux. Puis, quand son père veut la priver de cette enveloppe charnelle pour la punir d’être tombée amoureuse d’un mortel, c’est un baiser de l’élu (doublement élu, donc) qui la ranime, telle la Belle au bois dormant. Elle finit tricotant au coin de feu, entourée de sa famille, ce qui est apparemment unhappy end. Certes, sa petite fille commence à parcourir la maison à califourchon sur un balai ; « J’ai peur que nous ayons des problèmes avec elle un jour », soupire-t-elle. Mais pas d’inquiétude : elle sera matée comme sa mère. Grâce à l’« amour », bien sûr, qui est « plus fort que la sorcellerie ». On retrouve le thème de la sorcière qui renonce avec bonheur à ses pouvoirs pour se marier dansL’Adorable VoisineÀ première vue, Ma sorcière bien-aimée présente un scénario semblable ; mais, au moins, la série offre un contrepoint à travers le personnage d’Endora, la mère de Samantha, consternée par la docilité de sa fille et par son benêt de beau-fils..

En revanche, dans le film de George MillerLes Sorcières d’Eastwick (1987), qui se déroule dans les années 1980 dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre, Daryl Van Horne, alias le Diable, incarné par Jack Nicholson, déclare ne pas croire au mariage : « Bon pour l’homme, nul pour la femme. Elle meurt ! Elle suffoque ! » Quand, à leur première rencontre, Alexandra (Cher) lui annonce qu’elle est veuve, il lui répond : « Désolé... Mais vous faites partie des chanceuses. Quand une épouse se débarrasse d’un mari, ou un mari d’une épouse, que ce soit par la mort, la désertion ou le divorce, la femme éclot ! Elle s’épanouit ! Comme une fleur. Comme un fruit. Elle est mûre. Cela, c’est une femme pour moi. » Des exécutions de sorcières ont autrefois eu lieu dans le château où il a emménagé, ce qui l’amène à livrer son interprétation du phénomène : « La queue des hommes devient molle lorsqu’ils se retrouvent face à une femme puissante, alors comment réagissent-ils ? Ils la brûlent, la torturent, la traitent de sorcière. Jusqu’à ce que toutes les femmes aient peur : peur d’elles-mêmes, peur des hommes. » Avant son arrivée dans la ville, les trois sorcières interprétées par Cher, Michelle Pfeiffer et Susan Sarandon osaient à peine croire à leurs pouvoirs magiques. Ce sont pourtant elles qui l’ont fait surgir, par inadvertance, un soir de pluie où elles imaginaient l’homme idéal et l’appelaient de leurs vœux tout en buvant des cocktails – avant de conclure en soupirant que les hommes « n’étaient pas la réponse à tout » et de se demander pourquoi elles finissaient toujours par parler d’eux. Jusqu’à son entrée fracassante dans leur vie, elles ne cessaient de se brider, de se réfréner, de faire semblant d’être la « moitié de ce qu’elles étaient » pour se conformer aux règles d’une société patriarcale et puritaine. Lui, au contraire, les encourage à donner toute leur mesure, à laisser libre cours à leur énergie, à leur créativité, à leur sexualité. Il se présente comme un homme au-delà des hommes ordinaires, qu’elles ne doivent pas craindre d’effrayer : « Vas-y. Je peux encaisser » (I can take it), ne cesse-t-il de leur répéter. Ici, non seulement on est hors du schéma conjugal, mais l’amour et le désir décuplent les pouvoirs de la sorcière au lieu de les annihiler. Qui plus est, les trois héroïnes finiront par se débarrasser du cher Daryl Van Horne. C’est l’occasion de remarquer le paradoxe que représente la figure du Diable, maître de celles qui n’ont pas de maître. Les démonologues de la Renaissance ne pouvaient même pas concevoir une autonomie totale des femmes : à leurs yeux, la liberté de celles qu’ils accusaient de sorcellerie s’expliquait par une autre subordination ; elles étaient forcément sous la coupe du Diable, c’est-à-dire encore soumises à une autorité masculine.

DES FEMMES
TOUJOURS
« FONDUES »

Mais l’autonomie n’est pas l’apanage des célibataires ou des veuves. Elle peut aussi s’exercer au sein du foyer, au nez et à la barbe du mari. C’est bien ce que symbolise la fiction du vol nocturne de la sorcière, qui l’amène à déserter la couche conjugale en trompant la vigilance de l’homme endormi pour enfourcher son balai et partir au sabbat. Dans le délire des démonologues, qui trahit les hantises masculines de leur temps, le vol de la sorcière, écrit Armelle Le Bras-Chopard, « figure une liberté d’aller et venir, non seulement sans la permission du mari, mais le plus souvent à son insu si lui-même n’est pas sorcier, voire à son détriment. En utilisant un bâton, un barreau de chaise, qu’elle met entre ses jambes, la sorcière s’attribue un ersatz du membre viril qui lui fait défaut. En transgressant fictivement son sexe pour se donner celui d’un homme, elle transgresse aussi son genre féminin : elle se donne cette facilité de mouvement qui, dans l’ordre social, est un apanage masculin. [...] En s’octroyant cette autonomie, et donc en se soustrayant à celui qui exerce sa propre liberté d’abord par la domination qu’il a sur elle, elle lui subtilise une part de son pouvoir : cet envol est un volArmelle LE BRAS-CHOPARD, Les Putains du Diable,op. cit. ».

L’autonomie, contrairement à ce que veut faire croire aujourd’hui le chantage de la « revanche », ne signifie pas l’absence de liens, mais la possibilité de nouer des liens qui respectent notre intégrité, notre libre arbitre, qui favorisent notre épanouissement au lieu de l’entraver, et cela quel que soit notre mode de vie, seule ou en couple, avec ou sans enfants. La sorcière, écrit Pam Grossman, est le « seul archétype féminin qui détient un pouvoir par elle-même. Elle ne se laisse pas définir par quelqu’un d’autre. Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La sorcière, elle, est une femme qui tient debout toute seulePam GROSSMAN, « Avant-propos », in Taisia KITAISKAIA et Katy HORAN,Literary Witches. A Celebration of Magical Women Writers, Seal Press, Berkeley, 2017. ». Or le modèle promu à l’époque des chasses aux sorcières, imposé d’abord par la violence et plus tard – avec la constitution de l’idéal de la femme au foyer, au XIXe siècle – par un savant mélange de flatterie, de séduction et de menace, enchaîne les femmes à leur rôle reproductif et délégitime leur participation au monde du travail. Par là, il les place dans une position où leur identité risque sans cesse d’être brouillée, atrophiée, phagocytée. Il les empêche d’exister et de se réaliser pour en faire des représentantes d’une prétendue essence féminine. En 1969, à New York, le groupe WITCH avait perturbé un salon du mariage en y lâchant des sourisComme pour l’action à la Bourse, avec le recul, Robin Morgan juge sévèrement cette manifestation, en particulier parce que le lâcher de souris avait « effrayé et humilié les visiteuses et leurs mères, sans parler de la façon dont il avait effrayé et humilié les souris elles-mêmes ». Robin MORGAN, « Three articles on WITCH »,Going Too Far,op. cit.. L’un de ses slogans pestait : « Être une épouse pour toujours, mais une personne, jamais ».

Aujourd’hui, celle qui partage sa vie avec un homme et des enfants doit toujours lutter de toutes ses forces si elle ne veut pas devenir une « femme fondue ». L’expression est de Colette Cosnier, qui s’est penchée sur lesBrigitte, série à l’eau de rose en quarante volumes de Berthe Bernage qui a commencé à paraître dans les années 1930. À travers son héroïne, qui a dix-huit ans dans le premier tome et est arrière-grand-mère dans les derniers, l’autrice voulait « composer une sorte de traité de la vie moderne à l’usage de la jeune fille, puis de l’épouse et de la mère », explique Colette Cosnier. Ainsi, quand Brigitte couve ses enfants du regard, attendrie, Berthe Bernage écrit : « Roseline se fondra quelque jour dans une autre famille, tandis que lui, le petit homme qui serre ses poings minuscules et déjà volontaires, il sera “lui”.Colette COSNIER, « Maréchal, nous voilà ! ou Brigitte de Berthe Bernage », in Christine BARD (dir.),Un siècle d’antiféminisme,op. cit.» On pourrait se croire à mille lieues d’un univers aussi réactionnaire (pendant la guerre,Brigitte, bien sûr, sans jamais le dire explicitement, fut pétainiste, et à l’occasion antisémite). Et pourtant... Au sein de la famille hétéroparentale, les besoins d’une femme doivent toujours s’effacer devant ceux de son compagnon et de ses enfants. « Les femmes s’entendent souvent dire que la bonne manière d’être une mère, c’est de se fondre dans la vie des autres », écrit la sociologue Orna DonathOrna DONATH,Regretting Motherhood. A Study, North Atlantic Books, Berkeley, 2017.. Dans les couples les plus progressistes, si cette logique archaïque n’est plus théorisée – ce serait inadmissible –, elle se met en place presque magiquement, lorsque la charge du foyer tombe sur les mères tel un gigantesque éboulis. La journaliste et autrice Titiou Lecoq, qui a la trentaine, raconte qu’elle ne s’était jamais sentie concernée par les discriminations sexistes : « Et puis, badaboum... j’ai eu des enfants. Et là, moi qui étais un “je” absolu, j’ai compris ce que ça voulait dire être une femme – et que, pas de bol, j’en étais une. » Non seulement une part énorme de l’identité des femmes se trouve rabattue sur leur rôle domestique et maternel, mais elles écopent aussi de la part ingrate de la parentalité : Titiou Lecoq note que, d’après les études sur le sujet, « seules les activités de jeux et de socialisation des enfants sont également partagées ». Elle commente : « Et je comprends les mecs. Moi aussi, je trouve plus sympa de me promener en forêt avec les enfants que de trier les fringues trop petites.Titiou LECOQ, Libérées. Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, Fayard, Paris, 2017. »

La fonte de l’identité dans la maternité dépasse toutefois la question des tâches éducatives et domestiques. La poétesse et essayiste américaine Adrienne Rich se souvenait que, lors de sa première grossesse, en 1955, elle avait cessé d’écrire de la poésie et même de lire, se contentant de prendre des cours de couture : « J’avais cousu des rideaux pour la chambre du bébé, préparé des brassières, et gommé autant que faire se peut la femme que j’avais été quelques mois plus tôt. [...] Je me sentais perçue par le monde simplement comme une femme enceinte, et il me semblait plus facile, moins inquiétant, de me percevoir moi-même ainsi. » Autour d’elle, on se montrait en effet déterminé à ne pas la laisser être à la fois une écrivaine et une future mère. Alors qu’elle devait aller faire une lecture de ses poèmes dans une prestigieuse école de garçons en Nouvelle-Angleterre, le professeur annula son invitation lorsqu’il apprit qu’elle était enceinte de sept mois, estimant que son état « empêcherait les garçons d’écouter sa poésie ».Adrienne RICH, Naître d’une femme. La maternité en tant qu’expérience et institution, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jeanne Faure-Cousin, Denoël / Gonthier, « Femme », Paris, 1980. En 2005 encore, dansUn heureux événement, la romancière Éliette Abécassis démontrait la prégnance de ce préjugé d’incompatibilité. Un matin, alors que la narratrice, à un stade avancé de sa grossesse, a rendez-vous avec son directeur de thèse, elle se demande, catastrophée : « Si par miracle j’arrivais à me lever, comment allais-je pouvoir me montrer à lui dans cet état ? J’avais eu suffisamment de mal à établir une relation d’égale à égal avec lui. Quel mensonge allais-je lui raconter pour justifier ma transformation?Éliette ABÉCASSIS,Un heureux événement, Albin Michel, Paris, 2005. » Comme si les hormones de grossesse inhibaient le fonctionnement du cerveau ou qu’il était scandaleux de vouloir à la fois penser et enfanter.

Ce réflexe évoque la théorie de la « conservation d’énergie » développée par les médecins au XIXe siècle : les organes et les fonctions du corps humain étaient censés lutter pour s’approprier la quantité limitée d’énergie qui y circule. Dès lors, les femmes, dont l’existence avait pour but suprême la reproduction, devaient « conserver leur énergie en elles, autour de l’utérus », expliquent Barbara Ehrenreich et Deirdre English. Enceintes, elles devaient rester allongées et éviter toute autre activité, en particulier intellectuelle : « Les médecins et les pédagogues ont rapidement conclu que l’éducation supérieure pouvait être dangereuse pour la santé des femmes. Une croissance cérébrale trop soutenue, avertissaient-ils, atrophierait l’utérus. Le développement du système reproducteur ne permettait tout simplement pas le développement de l’intelligence.Barbara EHRENREICH et Deirdre ENGLISH, Fragiles ou contagieuses. Le pouvoir médical et le corps des femmes [1973], traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Valera, Cambourakis, « Sorcières », Paris, 2016. » Ne serions-nous pas encore imprégnés de l’imaginaire issu de ces théories fantaisistes, qui servaient à justifier la relégation sociale des femmes ? Ces fantasmes archaïques sur le corps féminin nourrissent encore la relégation sociale – franche ou discrète – qui frappe les mères : on les célèbre en tant qu’illustrations d’un idéal un peu mièvre, mais on les nie en tant que personnes.

On se souvient que Tracy McMillan recommandait de ravaler toute colère pour avoir une chance qu’un homme daigne nous épouser. La censure de la colère joue un grand rôle dans l’effacement de l’identité. « La colère féminine menace l’institution de la maternité », écrit Adrienne Rich, qui cite cette réplique de Marmee à sa fille Jo dansLes Quatre Filles du docteur March : « Je suis en proie à la colère presque tous les jours de ma vie, Jo ; mais j’ai appris à ne pas la manifester et j’espère encore apprendre à ne plus la ressentir ; quand bien même cela devrait me prendre quarante autres années de ma vie. » Puisque l’« emploi » de la mère de famille est d’assurer l’atmosphère pacifique et sereine du foyer, de veiller au bien-être à la fois mental et matériel de tous les autres membres de la maisonnée, « son agacement propre apparaît illégitime »Adrienne RICH,Naître d’une femme,op. cit.. Aujourd’hui, on mettra en avant l’éducation non violente, la nécessité de respecter les enfants, de ne pas les traumatiser. « Il faut donner le change et s’efforcer, en toutes circonstances, de leur tenir un discours propre et amical, un discourscitoyen. Sans aspérités. Neutre. Compassionnel », persifle Corinne Maier dans son pamphletNo KidCorinne MAIER,No Kid. Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant, Michalon, Paris, 2007.. Petite, j’ai eu très peur des savons de ma mère. Mais je crois que j’aurais été encore bien plus terrifiée si je l’avais entendue s’adresser à moi comme un haut-parleur de la SNCF. « Il faut sortir de ce paradoxe moderne qui fait que l’idée de l’enfant comme un individu qu’on aide à devenir lui-même ramène les femmes non à un statut d’individu qui vit sa vie, mais à la fonction maternelle, la privant, elle, de son individualité », analyse Titiou Lecoq.Titiou LECOQ,Libérées,op. cit.

Au travail aussi, on court le risque d’être « fondue ». Il s’y produit la même sujétion, la même réduction à un rôle stéréotypé. La répression des soignantes – guérisseuses des campagnes ou praticiennes officiellement reconnues – et l’instauration d’un monopole masculin sur la médecine, survenues en Europe à la Renaissance et aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, l’illustrent de façon exemplaire : lorsque les femmes seront autorisées à revenir dans la profession médicale, ce sera en tant qu’infirmières, c’est-à-dire dans la position subalterne d’assistantes du Grand Homme de Science, qu’on leur assignera au nom de leurs « qualités naturelles »Barbara EHRENREICH et Deirdre ENGLISH, Sorcières, sages-femmes et infirmières,op. cit.. Aujourd’hui, en France, non seulement nombre de travailleuses sont à temps partiel (un tiers des femmes, contre 8 % des hommesJulia BLANCHETON, « Un tiers des femmes travaillent à temps partiel », Le Figaro, 8 juillet 2016.) et n’ont donc pas d’indépendance financière – c’est-à-dire pas d’indépendance tout court –, mais elles sont cantonnées dans des professions liées à l’éducation, au soin des enfants et des personnes âgées, ou dans des fonctions d’assistance : « Près de la moitié des femmes (47 %) se concentre toujours dans une dizaine de métiers comme infirmière (87,7 % de femmes), aide à domicile ou assistante maternelle (97,7 %), agent d’entretien, secrétaire ou enseignante.« Répartition femmes/hommes par métiers : l’étude de la Dares », Secrétariat d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, 13 décembre 2013, voir en ligne.. » Or, au Moyen Âge, les Européennes avaient accès comme les hommes à de nombreux métiers, souligne Silvia Federici : « Dans les villes médiévales, les femmes travaillaient comme forgeronnes, bouchères, boulangères, chandelières, chapelières, brasseuses, cardeuses de laine et détaillantes. » En Angleterre, « soixante-douze des quatre-vingt-cinq corporations comptaient des femmes dans leurs rangs » et, dans certaines d’entre elles, elles étaient dominantesSilvia FEDERICI,Caliban et la sorcière,op. cit.. C’est donc une reconquête, et non une conquête, qui a débuté au XXe siècle. Une reconquête très loin d’être achevée : les femmes restent des intruses dans le monde du travail. La psychologue Marie Pezé voit un lien direct entre les postes de subordination qu’elles occupent et le harcèlement, les agressions sexuelles qu’elles subissent : « Tant que cette infériorisation du destin des femmes ne sera pas attrapée à bras-le-corps, nous ne réglerons rien », estime-t-elle.Rachida EL AZZOUZI, « Marie Pezé : “Les violences sexuelles et sexistes sont dans le socle de notre société” », Mediapart.fr, 12 mai 2016.

LE RÉFLEXE
DE SERVIR

Même quand elles disposent des moyens d’embrasser une profession prestigieuse ou un métier créatif, un obstacle psychologique, ou le manque d’encouragements de l’entourage, peut les retenir de se lancer. Elles préféreront alors vivre leur vocation par procuration, en jouant les conseillères, les « petites mains » ou les faire-valoir pour un homme admiré, ami, employeur ou compagnon, toujours sur le modèle médecin/infirmière. C’est l’inhibition que vise à faire sauter ce slogan féministe vu sur un tee-shirt : « Sois le médecin que tes parents voulaient que tu épouses » (Be the doctor your parents always wanted you to marry). Certes, l’histoire de la science et l’histoire de l’art sont remplies d’hommes qui se sont approprié les travaux d’une compagne – Scott Fitzgerald, par exemple, qui insérait dans ses livres des écrits de sa femme, Zelda, et qui, lorsqu’il fut question qu’elle publie un recueil de textes, suggéra comme titre :Épouse d’auteurCité par Nancy HUSTON,Journal de la création, Actes Sud, Arles, 1990.. Mais il s’y ajoute une intériorisation par les femmes elles-mêmes de cette position de seconde ou d’assistante.

Isadora Wing, l’héroïne d’Erica Jong, a été mise en garde contre les artistes ou les aspirants artistes par sa mère, qui a payé la leçon au prix fort, comme sa fille le raconte : « Mon grand-père peignait souvent ses propres tableaux sur ceux de ma mère, au lieu d’aller acheter des toiles neuves. Pour lui échapper, ma mère se tourna pour un temps vers la poésie, mais rencontra alors mon père, qui, écrivant lui-même des chansons, lui volait ses images poétiques pour s’en servir dans ses propres couplets. » Quant à Isadora, quelles que soient la sincérité et la profondeur de son désir d’écrire (« Je voulais être neuve, me bâtir une vie neuve en écrivant »), elle doute sans cesse d’elle-même. Ses deux premières ébauches de roman ont des narrateurs masculins : « Je partais tout bonnement de l’hypothèse que l’opinion d’une femme, les gens n’en avaient cure. » Tous les sujets qu’elle connaît bien lui paraissent « banals » et « trop féminins ». Et elle ne peut guère compter sur la ferveur de son entourage pour l’encourager. Sa sœur, mère de neuf enfants, trouve sa poésie « masturbatoire » et « exhibitionniste » et lui reproche sa « stérilité » : « Tu te conduis dans la vie comme si écrire était la chose la plus importante du monde ! » Dans la postface rédigée pour les quarante ans duComplexe d’Icare, en 2013, Erica Jong avouait que, après en avoir vendu vingt-sept millions d’exemplaires dans des dizaines de langues, avec une adaptation cinématographique en préparation, elle se sentait encore « dans la peau d’une poétesse qui aurait la mauvaise habitude d’écrire des romansErica JONG, Le Complexe d’Icare,op. cit. ». Et pourtant, le livre est là, avec sa narratrice et ses sujets « féminins » ; des millions de lectrices s’y sont retrouvées, des millions de lecteurs l’ont apprécié. Il symbolise à la fois la victoire d’Isadora et celle d’Erica, victoire sur leurs doutes et leurs complexes, sur leurs craintes de ne jamais réussir à trouver et à imposer leur voix.

Pour ma part, je me souviens du déclic qui s’est produitin extremis dans ma tête quand, il y a une quinzaine d’années, un philosophe que j’admirais m’a proposé de publier un livre d’entretiens avec lui – une bonne affaire pour lui, dans la mesure où je me taperais le boulot d’écriture. Il tenait des propos féministes : je ne pouvais pas me méfier, n’est-ce pas ? Je n’avais pas encore compris que c’était le meilleur moyen de renforcer mon adhésion, et donc ma disponibilité. Mais lorsqu’il m’a dit : « Tu sais, il y aura aussi ton nom sur la couverture, pas seulement le mien », l’insistance louche avec laquelle il me faisait miroiter cet honneur grandiose m’a soudain mis la puce à l’oreille. J’ai commencé à sentir le mot « PIGEONNE » clignoter sur mon front. Puis, quelques jours plus tard, il m’a appelée : il venait de retrouver un vieil ami, homme de presse célèbre, et ils avaient enregistré leur conversation dans l’idée d’en faire un livre. Il se demandait si cela « m’amuserait » de la retranscrire. Lorsque j’ai répondu, sans doute un peu sèchement : « Euh...Non », il s’est empressé de préciser : « Pas de problème, pas de problème ! C’était seulement si ça t’amusait ! » Il avait misé sur la probabilité que mon enthousiasme pour son œuvre, combiné à ma serviabilité féminine et à mon sentiment d’infériorité, me transforme en secrétaire bénévole corvéable à merci – et il avait failli avoir raison. Définitivement refroidie, j’ai renoncé à notre projet commun. À la place, j’ai fait un livre sur la couverture duquel mon nom figure seul.

Mais refuser de vous sacrifier, ou vouloir poursuivre vos propres buts, vous attire une réprobation immédiate. Si votre rébellion intervient dans le cadre professionnel, on vous accusera d’être prétentieuse, individualiste, carriériste, d’avoir la grosse tête. Il se trouvera tout de suite des hommes pour vous vanter la beauté du dévouement à une cause qui dépasse votre petite personne, les gratifications infiniment supérieures qu’il vous apporterait – eux-mêmes le pratiquent assez peu, c’est vrai, mais enfin, ils en ont entendu parler. Par un incroyable hasard, le service de cette cause tendra en général à se confondre avec le service de leur carrière. Et leur chantage fonctionne, tant il est difficile de disputer aux hommes cette aura impalpable, mais décisive, de légitimité et de prestige qui les entoure quand ils se mettent à écrire, à créer ou à filmer, ou quand ils se lancent dans n’importe quelle entreprise ambitieuse.

Si vous vous rebellez dans le cadre familial, en refusant d’organiser toute votre vie autour de votre progéniture, vous serez une mégère, une mauvaise mère. Là aussi, on vous invitera à dépasser le souci de votre petite personne. On vous vantera les effets souverains de la maternité sur la déplorable tendance au nombrilisme qui caractérise apparemment les femmes : « C’est seulement en ayant un bébé qu’une femme peut arrêter de ne penser qu’à elle-même », déclare une jeune AméricaineCité par Pam HOUSTON, « The trouble with having it all »,in Meghan DAUM (dir.),Selfish, Shallow, and Self-Absorbed,op. cit.. Immanquablement, on vous rappellera que « personne ne vous a obligée à faire des enfants », tant le droit à la contraception et à l’avortement a eu pour effet pervers de renforcer les normes de la « bonne » maternitéCf. Nathalie BAJOS et Michèle FERRAND, « La contraception, levier réel ou symbolique de la domination masculine », Sciences sociales et santé, vol. 22, no 3, 2004. – et beaucoup moins celles de la « bonne » paternité, curieusement, bien que les hommes soient censés participer à la décision de procréer. Ce sont avant tout les mères que visent ces petites phrases relevant en apparence du bon sens, telles que : « On ne fait pas des enfants pour les faire élever par quelqu’un d’autre. » Certes ; mais on ne fait pas non plus des enfants pour rester collée à eux en permanence ni pour renoncer à cultiver toutes ses autres dimensions. Et les élever, cela peut être aussi leur offrir l’image d’une adulte équilibrée et pas trop aliénée ou frustréeBien sûr, le principe de l’injonction contradictoire s’applique ici aussi. En 2010, dans le Lot, Odile Trivis s’est vu retirer son fils de trois ans, qu’elle élevait seule, parce qu’elle était « trop fusionnelle ». Qu’elle ait quelques raisons de l’être – au cours de sa grossesse, elle avait dû à la fois affronter la séparation avec le père et se battre contre un cancer – n’a apparemment pas pesé. Faut-il en déduire que le surinvestissement du rôle maternel devient répréhensible dès lors qu’il ne profite pas à un conjoint ? Antoine PERRIN, « Une mère séparée de son fils car elle l’aime trop », BFMTV.com, 28 décembre 2010.. Enfin, certaines s’entendront traiter d’enfants gâtées, de petites natures incapables d’assumer les contraintes élémentaires de l’existence. Or, insiste Adrienne Rich, « l’institution de la maternité ne se confond pas avec l’acte de porter et d’élever des enfants, pas plus que l’institution de l’hétérosexualité ne se confond avec intimité et amour sexuelAdrienne RICH, Naître d’une femme,op. cit. ».

À la parution du livre de Simone de BeauvoirLe Deuxième Sexe, le critique et écrivain André Rousseau soupirait : « Comment faire comprendre [à la femme] que c’est au bout du don de soi que sont les enrichissements infinis?Cité par Sylvie CHAPERON, « Haro surLe Deuxième Sexe », in Christine BARD (dir.), Un siècle d’antiféminisme,op. cit. » Dans les années 1960 encore, dans l’Encyclopédie de la femme publiée par les éditions Nathan, la doctoresse Monsarrat évoquait en ces termes l’éducation des filles : « Elle doit se faire dans le sens le plus altruiste. Le rôle de la femme dans la vie est de tout donner autour d’elle, confort, joie, beauté, tout en gardant le sourire, sans faire figure de martyre, sans mauvaise humeur, sans fatigue apparente. C’est une lourde tâche ; il faut entraîner notre fille à ce renoncement perpétuel et heureux. Dès la première année, elle doit savoir spontanément partager ses jouets, ses bonbons et donner ce qu’elle a autour d’elle, surtout ce à quoi elle tient le plus.Cité par Erika FLAHAULT,Une vie à soi,op. cit. » Une autrice américaine contemporaine avoue sa perplexité en se rendant compte que, depuis qu’elle est mère, quand elle mange des crackers, elle prend ceux qui sont cassés et laisse les biscuits intacts à son mari et à sa filleJancee DUNN, « Women are supposed to give until they die », Lennyletter.com, 28 novembre 2017.. En 1975, le collectif français Les Chimères, s’élevant contre la « maternité esclave », relevait que même une féministe comme Évelyne Sullerot (1924-2017) parlait de l’époque où ses enfants étaient petits comme d’années « justificatrices »LES CHIMÈRES, Maternité esclave, 10/18, Paris, 1975.. Les femmes intègrent la conviction que leur raison de vivre est de servir les autres, ce qui augmente encore leur souffrance lorsqu’elles ne peuvent pas enfanter. Au début des années 1990, une Mexicaine-Américaine du nom de Martina racontait comment, après avoir appris qu’elle devait se faire enlever l’utérus pour raisons médicales, elle avait appelé sa mère, en pleurs : « Je lui ai dit : “Je suppose que désormais on peut considérer que je suis complètement inutile, parce que ce n’est pas comme si je lui offrais [à son mari] un intérieur étincelant. C’est même lui qui cuisine, et maintenant, je ne suis même pas capable de faire cela!”Cité par Mardy S. IRELAND,Reconceiving Women. Separating Motherhood from Female Identity, Guilford Press, New York, 1993. »

Le seul destin féminin concevable reste le don de soi. Ou, plus précisément, un don de soi qui passe par l’abandon de ses potentialités créatives plutôt que par leur réalisation ; parce que après tout, et heureusement, on peut aussi enrichir son entourage, immédiat ou plus large, en exploitant sa singularité et en donnant libre cours à ses aspirations personnelles. Peut-être est-ce même la seule forme de don de soi que nous devrions rechercher, en répartissant au mieux la part incompressible de sacrifice nécessaire qui resterait, s’il en reste une. En attendant, le gaspillage de nos potentialités continue. « Une “vraie femme”, c’est un cimetière de désirs, de rêves manqués, d’illusions », écrivaient Les ChimèresLES CHIMÈRES,Maternité esclave,op. cit.. Il serait temps que les femmes – souvent si peu sûres d’elles, de leurs capacités, de la pertinence de ce qu’elles ont à apporter, de leur droit à une vie pour elles-mêmes – apprennent à se défendre face à la culpabilisation et à l’intimidation, qu’elles prennent au sérieux leurs aspirations et qu’elles les préservent avec une inflexibilité totale face aux figures d’autorité masculines qui tentent de détourner leur énergie à leur profit. « Choisissez-vous toujours vous-même, conseille Amina Sow, une travailleuse du numérique rencontrée par Rebecca Traister. Si vous vous donnez la priorité, vous pourrez emprunter des chemins incroyables. Bien sûr, les gens vous traiteront d’égoïste. Maisnon. Vous avez des capacités. Vous avez des rêves.Rebecca TRAISTER,All the Single Ladies,op. cit. »

Au sein des classes moyennes et supérieures, nombre de mères renoncent à faire pleinement usage de l’éducation qu’elles ont reçue pour se consacrer à celle de leurs enfants, qu’elles veulent la meilleure possible, et cette abnégation révèle une contradiction fondamentale. Le temps, l’argent et l’énergie dépensés pour assurer la réussite et l’épanouissement des petits traduisent, au moins de manière implicite, l’espoir qu’ils accompliront de grandes choses. Les nombreux psychologues, auteurs et éducateurs qui proposent de repérer et d’aider les enfants surdoués, ou à « haut potentiel », confirment l’omniprésence de cette préoccupation. On peut en déduire l’existence d’un large consensus quant à l’importance de la réalisation de soi et à la légitimité du besoin de reconnaissance. Et, bien sûr, ces efforts concernent autant les petites filles que les petits garçons. Personne n’assumerait un traitement différencié : nous ne sommes plus au XIXe siècle. Pourtant, si plus tard ces petites filles ont elles-mêmes des enfants, il est probable qu’une partie de ces ressources auront été dépensées en vain. Lorsqu’elles arriveront à l’âge adulte, soudain, par un étrange tour de passe-passe, tout le monde considérera qu’il ne s’agit plus pour elles de réussir leur vie, mais avant tout de réussir leur vie de famille – à croire que tout ce cirque autour de leur éducation visait surtout à occuper leur mère. C’est principalement sur elles que reposera la responsabilité d’assurer la réussite future de leurs propres enfants. Et si elles souhaitent mener de front vie familiale, vie personnelle et vie professionnelle, il y a de gros risques pour que la maternité les pénalise dans leur parcours, quand la paternité ne nuit en rien à une carrière ou à une vocation – au contraire. En somme, si on voulait être cohérent, il faudrait soit lever le pied sur l’éducation des filles, soit intégrer à leur formation un sérieux entraînement à la guérilla contre le patriarcat, tout en s’employant activement à faire en sorte que cette situation change.

L’« INSTITUTION
DE LA MATERNITÉ »,
BOULET AU PIED

Bien sûr, rien n’interdit à une femme d’avoir des enfants et de se réaliser en même temps dans d’autres domaines. Au contraire, vous y êtes même vivement encouragée : en posant la cerise de l’accomplissement personnel sur le gâteau de la maternité, vous flatterez notre bonne conscience et notre narcissisme collectif. Nous n’aimons pas nous avouer que nous voyons les femmes avant tout comme des reproductrices. (« Bonne chance pour votrevrai projet ! », lançait une universitaire québécoise à une autre, enceinteCité par Lucie JOUBERT, L’Envers du landau. Regard extérieur sur la maternité et ses débordements, Triptyque, Montréal, 2010..) Mais alors, vous avez intérêt à avoir beaucoup d’énergie, un bon sens de l’organisation et une grande capacité de résistance à la fatigue ; vous avez intérêt à ne pas trop aimer dormir ou paresser, à ne pas détester les horaires, à savoir faire plusieurs choses à la fois. Les autrices se bousculent d’ailleurs au portillon pour vous galvaniser, avec des titres du genre : Choisissez tout ouComment avoir un enfant sans vous perdreNathalie LOISEAU, Choisissez tout, Jean-Claude Lattès, Paris 2014 ; Amy RICHARDS,Opting In. Having a Child Without Losing Yourself, Farrar, Straus and Giroux, New York, 2008.. L’art de la « conciliation » alimente un filon éditorial ; il a ses championnes, qu’on interviewe dans les rubriques dédiées sur les blogs et dans les magazines féminins – j’ai vu une fois un père célibataire invité à décrire son quotidien, et une autre fois une mère homosexuelle, mais dans l’écrasante majorité des cas on n’interroge à ce sujet que des femmes hétérosexuelles. Cela peut se comprendre, dans la mesure où ce sont effectivement elles qui rencontrent le plus de difficultés à cet égardIl n’existe pas, à l’heure actuelle, d’étude sur la répartition des tâches dans les couples homosexuels., mais cela contribue à naturaliser cette situation, en escamotant la profonde injustice sociale qu’elle représente. Cela donne le sentiment qu’il n’y a pas d’élément extérieur dans l’équation, que tout dépend d’elles et de leur degré d’organisation, et culpabilise celles qui s’en sortent moins bien en leur faisant croire que le problème, c’est elles.

Il y a quelques années, l’écrivaine Nathacha Appanah avait interviewé sur leur travail, pour une émission de radio, trois consœurs et deux confrères parisiens. Les hommes, raconte-t-elle, lui avaient donné rendez-vous l’un sur le parvis du Sacré-Cœur, l’autre dans un café à Belleville. Les femmes l’avaient reçue chez elles : « Pendant que nous parlions de leurs livres, de la naissance de ceux-ci, des rituels, de la discipline, l’une d’entre elles a terminé une vaisselle, m’a fait un thé, une autre a rangé des jouets qui traînaient dans le salon tout en surveillant l’heure de la sortie de l’école. Cette dernière m’avait confié qu’elle se réveillait tous les jours à cinq heures du matin pour pouvoir écrire. » À l’époque, Nathacha Appanah n’avait pas d’enfant et jouissait d’une totale liberté. Quand elle est devenue mère, elle a expérimenté à son tour ce « morcellement du temps », la « gymnastique mentale entre gérer l’annulation subite de la baby-sitter et le nœud qui bloque un roman à la page vingt-deux ». « J’ai passé des mois à rechercher cet ancien moi, qui était plus concentré, plus efficace », avoue-t- elle. Lorsque, discutant avec un écrivain qui a trois enfants et qui voyage beaucoup, elle lui demande comment il fait, il lui répond qu’il a « beaucoup de chance ». Elle commente : « “Beaucoup de chance”, c’est, je crois, une façon moderne de dire “J’ai une épouse formidable”. » Et elle fait les comptes : « Flannery O’Connor, Virginia Woolf, Katherine Mansfield, Simone de Beauvoir : pas d’enfants. Toni Morrison : deux enfants, a publié son premier roman à trente-neuf ans. Penelope Fitzgerald : trois enfants, a publié son premier roman à soixante ans. Saul Bellow : plusieurs enfants, plusieurs romans. John Updike : plusieurs enfants, plusieurs romans.Nathacha APPANAH, « La petite vie secrète des femmes », La Croix, 18 mai 2017. »

Elle ne précisait pas si les personnes qu’elle avait rencontrées appartenaient ou non à la petite minorité d’écrivains qui vivent de leur plume. Or l’accomplissement de soi est évidemment encore plus difficile quand il passe par une activité qui s’ajoute au travail rémunéré au lieu de se confondre avec lui. Certes, l’expérience de la maternité peut aussi stimuler la créativité ; mais encore faut-il parvenir à réunir les conditions matérielles qui permettent à l’œuvre de voir le jour, ce qui n’est pas donné à toutes : il existe de fortes disparités en termes de métiers, d’agencements familiaux, de ressources financières, de santé et d’énergie. Dans ses écrits autobiographiques, Erica Jong, qui a eu une fille à trente-six ans et qui a adoré être mère, se moque de ce qu’elle appelle l’« alternative des bas-bleus :soit le bébé,soit le livreErica JONG, La Peur de l’âge. Ne craignons pas nos cinquante ans [1994], traduit de l’anglais (États-Unis) par Dominique Rinaudo, Grasset & Fasquelle, Paris, 1996. », alternative à laquelle elle avait longtemps cru ; mais il est probablement plus facile de s’en moquer quand on est une autrice de best-sellers que lorsqu’on se bat pour caser l’exercice de ses talents dans les interstices que nous laisse un boulot alimentaire.

« Je ne serais jamais là où j’en suis aujourd’hui sur le plan littéraire si j’étais hétérosexuelle, déclarait en 1997 la romancière britannique Jeanette Winterson. Parce que – et ceci m’a déjà valu beaucoup d’ennuis auparavant, mais allons-y pour les ennuis une nouvelle fois – je ne peux pas songer à un seul modèle littéraire féminin qui ait accompli le travail qu’elle désirait tout en menant une vie hétérosexuelle ordinaire et en ayant des enfants. Où est-elle ? » Elle expliquait avoir eu, plus jeune, quelques aventures avec des hommes, qu’elle avait toujours évité « instinctivement » de prolonger afin de protéger sa vocation. « La question de savoir comment les femmes vont vivre avec les hommes et élever des enfants et accomplir le travail qu’elles veulent accomplir n’a en aucune manière été affrontée avec honnêteté.Entretien dans The Paris Review, no 145, hiver 1997. »

Certaines, cependant, qu’elles vivent avec les hommes ou pas, qu’elles se sentent ou non requises par une vocation, trouvent un autre moyen d’échapper à l’engloutissement dans le rôle de la servante dévouée : ne pas élever d’enfants ; se donner naissance à soi-même, plutôt que transmettre la vie ; inventer une identité féminine qui fasse l’économie de la maternité.